Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)
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 Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)

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A PARIS DEPUIS : 17/03/2013
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MessageSujet: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Jeu 21 Mar - 20:59


Un déjeuner en ville...
« La séance prochaine, nous achèverons notre tour de la poésie baroque avec un éminent libertin, qui est Théophile de Viau. En attendant, je vous demanderai de préparer l'extrait qui se trouve en page 324 de votre anthologie... »

Gwenaël émergea de sa transe pour ouvrir docilement son agenda et inscrire le numéro de la page demandée. Le cours avait été très passionnant... sans doute. Ce n'était pas quelque chose qu'il avait eu l'occasion de voir au lycée, et nul doute qu'il aurait aimé en apprendre plus. Oui, mais voilà, c'était comme tout le reste, on n'avait pas le temps de tout voir. S'il voulait en apprendre plus, il serait obligé de faire des recherches annexes, ce qui, vu l'importante quantité de travail qui commençait à sérieux s’amonceler sur son bureau, n'était plus possible. Gwenaël devait donc se contenter de ce qu'il avait écrit aujourd'hui... des notes prises dans un état d'automatisme effrayant, absolument contre-productif puisqu'il ne se souvenait plus de rien, et qui comprenaient un trop grand nombre de fautes d'orthographe. C'était affligeant, mais le mal était fait. Était-ce de sa faute, cependant, si toute la poésie du monde, tous les cours de littérature, et toutes les secondes passées dans les lieux de savoir qu'étaient les salles de classe, ne valaient pas à ses yeux la profonde rêverie dans laquelle il s'était plongé ? Gwenaël n'aurait jamais pu suivre correctement le cours. Il avait l'espoir, et cet espoir le rendait malade tout autant qu'il le ravissait. Depuis quand sa vie était-elle devenue si monotone ? Depuis quand avait-il accepté de tout mettre entre parenthèses pour se concentrer le problème épineux qui se confrontait à lui chaque fois qu'il pensait à une autre personne, quelqu'un qui n'était pas en hypokhâgne ? Il jeta un coup d'œil en coin à Sasha avant de se raviser, se doutant que cela allait le dégoûter : lui n'avait pas de raison d'être déconcentré, et de rater l'excellent cours de leur professeur de lettres. Qu'il aurait aimé être lui, des fois. Il ne regardait pas son cours, mais ça ne devait sans doute pas ressembler à sa feuille mal écrite, mal orthographiée, couverte d'une écriture certes emplie de passion, mais pas pour ce qui s'écrivait. Cela le dégoûtait presque d'être lui.
Il referma son agenda d'un geste un peu sec, presque énervé. Évidemment, personne autour de lui ne remarqua quoique ce soit. La sonnerie n'avait pas encore retenti, les étudiants n'étaient pas encore libérés, mais à partir du moment où leur professeur leur avait donné les devoirs à faire pour la séance suivante, la plupart se préparaient progressivement à partir. Il n'y avait que Gwenaël, malade à force d'espérer, qui restait calme sur sa chaise à s'auto-maudire. Il rangea l'agenda dans son sac et commença à rassembler ses affaires en silence. Est-ce qu'Arthur allait venir ? Bon sang, c'était dingue qu'il en soit à ce point de niaiserie. Une seule personne arrivait à tout chambouler, en lui. Parfois, Gwenaël détestait Arthur. Ce garçon lui tournait la tête, et pas forcément en bien. Il suffisait d'être mis en face de quelque chose qui lui rappelait son ancien camarade de lycée, et Gwenaël perdait complètement la maîtrise de ses pensées. C'était douloureux. Arthur ne serait jamais à lui, il était, pensait le jeune Parisien, à Sasha. Ce qui était bien sa veine, parce que Sasha lui faisait office de meilleur copain dans la classe, vu que c'était une des rares personnes à qui il avait adressé réellement la parole. Sasha était un ami. Un vrai. Lui piquer son copain, ce serait tout simplement immonde. Surtout qu'Arthur ne lui avait jamais montré le moindre intérêt ; d'ailleurs, Gwenaël l'avait toujours pensé hétéro, et peut-être l'avait-il toujours été, avant d'être troublé par le baiser de son meilleur ami...
Non, le fil de ses pensées devenait une véritable torture à laquelle la sonnerie mit fin. Le soupir de Gwenaël se perdit dans le son de cloche cristallin, un peu trop aigu pour être réellement agréable. Le jeune homme se leva, ses affaires rangées dans son sac. Il jeta un coup d'œil à Sasha. Il était réellement d'aller manger avec lui, ce midi. Cela leur arrivait, parfois ; et parfois Arthur se joignait à eux, ce qui était à la fois mieux et pire. Mieux, car Gwenaël adorait sa présence ; il l'idolâtrait comme un dieu qui venait illuminer sa morne journée de prépa dépressif. Et pire, car Gwenaël devait se retenir, ne pas laisser voir ce qu'il pensait réellement de lui. Il devait taire un désir intense, l'envie devenait totalement irrationnelle, et il n'arrivait à respirer normalement qu'une fois qu'Arthur s'éloignait de lui. Pour l'instant, personne ne s'était rendu compte de rien. Gwenaël était juste leur ami, un bon ami, sans s'immiscer dans leur relation privilégiée. Et si on ne l'avait jamais vu avec une fille, il n'avait jamais rien montré qui pouvait faire penser qu'il s'intéressait plutôt aux garçons, et à un en particulier. Il ne correspondait pas vraiment aux clichés, même s'il faisait attention à son physique et était en général, et à tort, assez insatisfait du rendu. Mais le jour où il commettrait une erreur pouvait bien venir. Gwenaël avait une excellente maîtrise de soi, mais elle ne pouvait être parfaite, évidemment. Il appréhendait tant ce moment. Ses relations avec Arthur risquaient de se dégrader, ce qui était impensable. Et sans doute avec Sasha aussi, ce qui lui ferait presque tout aussi mal au fond, vu qu'il l'appréciait beaucoup.

« On y va ? C'est franchement très passionnant, la poésie baroque, mais moi, j'ai faim et j'ai pas beaucoup mangé au petit déj. »

Le jeune homme poussa Sasha vers la sortie, essayant de faire oublier que quelques secondes auparavant, son trouble était visible de tous et qu'il n'était pas trop pressé pour s'en aller. Tant pis si Arthur ne venait pas, c'était même sans doute mieux ainsi. Au moins, Gwenaël pourrait s'intéresser vraiment à Sasha. Il le connaissait depuis un moment, mais en fait, il ne savait pas grand-chose de lui. Quel ami indigne il faisait, toujours penché sur ses stupides problèmes sentiments, dont il ne pourrait jamais parler... Une fois dans le couloir, ils se confrontèrent à une foule de jeunes gens, étudiants en prépa et lycéens moins âgés, tous pressés - comme par hasard -, certains d'aller en cours pour une cinquième heure de la matinée, d'autres d'aller manger. Cet océan était en fait plutôt un raz-de-marée, on s'y noyait vite, et ce d'autant plus que les couloirs n'étaient pas très larges et encombrés. Gwenaël veilla à toujours rester à proximité de Sasha, même si ils pouvaient toujours se retrouver à la sortie, ce n'était pas un problème.

« T'avais déjà vu ce genre de choses avant de venir ? Moi, non, et j'avoue que je trouve ça fascinant, même si je ne pourrais pas te dire ce dont on vient de parler dans le cours précédent... j'ai vraiment l'impression de me sentir idiot, je m'en sortirai jamais. »

C'était une impression : Gwenaël s'en sortait plutôt bien, et disposait d'une culture particulièrement développée pour quelqu'un de son âge. Le jeune homme était bien plus intelligent que ce qu'il voulait bien admettre ; même à ses yeux, il était plutôt stupide, et ce qui lui convenait le mieux, c'était les soirées où il passait les week-end, son lit le matin et son ordinateur l'après-midi. La belle vie de quelqu'un qui n'a plus ses parents sur le dos, même s'il n'en avait jamais rien dit à personne. Pas même à Sasha, qui était pourtant celui de qui il s'était le plus rapproché depuis qu'il allait à l'école, même si la réciproque n'était pas vraie. Il ne savait pas grand-chose de Sasha, mais lui non plus n'en savait pas beaucoup. Gwenaël ne parlait jamais de ses affaires personnelles. Sa famille était un tabou, tout simplement ; il n'avait jamais expliqué à quiconque pourquoi il vivait seul alors que visiblement, il vivait à Paris depuis toujours et que l'endroit où il avait passé son enfance n'avait pas l'air très éloigné du lycée. Il préférait expliquer les bienfaits de la solitude pour pouvoir tranquillement lire un roman de Balzac au chaud sous la couette. Il n'y avait qu'avec des hypokhâgneux qu'il pouvait admettre cette inclination pour la littérature. Mais la poésie baroque lui était inconnue, il devait le reconnaître. Il faut dire qu'il était trop jeune pour tout connaître, et qu'il faisait un peu trop la fête aussi d'ailleurs. Il n'avait cependant pas à s'inquiéter, il se classait très bien sans avoir besoin de beaucoup travailler, et il travaillait déjà bien plus qu'en lycée. Ses devoirs étaient toujours tous faits dans les temps, même s'il ne prenait pas toujours beaucoup de temps pour les faire. Il était sérieux, mais avait ses limites.
Et ses limites impliquaient pour le moment d'aller d'urgence prendre un déjeuner dans un endroit sympa.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Ven 22 Mar - 15:27

GwenaëlSasha
Vivre pour manger, manger pour mourir.
Gwenaël Royer & Sasha Starek


Un sursaut parcourut Sasha lorsqu'il entendit ses camarades de classe bouger autour de lui. Perplexe, il se rendit compte qu'ils avaient terminé l'explication linéaire de Marbeuf. Il lui manquait trois vers. Pourtant, Sasha aurait juré avoir été attentif tout le long du cours. Ses feuilles étaient loin d'être impeccables, remplies qu'elles étaient dans tous les sens, mais au moins le jeune hypokhâgneux était certain d'avoir tout ce qu'il fallait savoir sur la question. Sauf bien sûr en ce qui concernait les dernières lignes. Il avait l'impression d'avoir un trou dans son cours.
Sasha avait une manière surprenante de prendre des notes. Il n'utilisait que des feuilles blanches, qu'il griffonnait nerveusement jusqu'à remplir des colonnes destructurées mais bien remplies. À cela s'ajoutaient les multiples notes qu'en bon littéraire, il ajoutait soigneusement dans les espaces vides. Il y avait enfin les renvois qu'il effectuait à l'aide de ses surligneurs, qui rendaient le cours plus organisé, mais aussi illisible. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il n'y eût personne pour lui emprunter ses notes.
Sa voisine de droite posa une feuille sur sa table. C'était la fin de son propre cours. Elle avait remarqué que Sasha n'écoutait pas et, en bonne élève qu'elle était, cela l'insupportait plus que tout autre chose. Le jeune homme ne prêta pas attention à la remarque sarcastique et presque blessante qu'elle ajouta à son prêt. Il se contenta de la remercier d'un sourire. Il aimait bien sa camarade, malgré tout. Elle grognait beaucoup, mais jamais ne rechignait à l'aider.

Sasha inscrivit scrupuleusement le devoir dans son agenda. Cela ne lui prit qu'une seule ligne, mais il se doutait déjà qu'il aurait besoin d'une bonne heure pour préparer vaguement cet extrait. S'il avait appris à se dépêcher, il n'en restait pas moins qu'il conservait une certaine lenteur. Le français lui posait problème, car il avait du mal à percevoir les nuances de la langue. Il aurait été soulagé si Gwenaël l'aidait dans cette tâche, mais Sasha n'aurait jamais osé le lui demander.
Gwenaël était justement là, à l'attendre avec impatience à côté de lui. Sasha était incapable de lire son humeur, mais il aurait pourtant jugé que quelque chose chagrinait celui-ci. Mais cela n'avait pas de sens. Pour ce qu'en savait Sasha, Gwenaël n'avait rien d'autre à cacher que ce côté un peu sombre qui effrayait notre ami. Oui, Gwenaël aurait pu faire un parfait bad-boy, mais non, il était venu en prépa littéraire, choisissant une voie plus rangeant. Cela l'étonnait beaucoup. Gwenaël avait semblé aussi surpris de le voir dans la même classe. Ils ne se connaissaient donc pas si bien que cela.
Ce jour-là, Gwenaël n'avait rien d'effrayant. Il semblait même plutôt gentil, le genre de garçon qu'une jeune fille aurait adoré présenter à ses parents. Dans ces moments-là, Sasha ne se souvenait plus ce qui l'effrayait chez Gwenaël. Il suffisait alors de le voir se renfermer sur lui-même pour comprendre que le jeune homme était à double visage.
Sasha répondit à l'injonction de Gwenaël.

« Tu sais, j'aime bien la poésie baroque. »

Il se savait très doué pour répondre à côté de la plaque. Aucun sous-entendu au déjeuner en ville. Il l'avait proposé à Gwenaël ce matin, qui avait accepté. De toute façon, il y serait quand même allé, car il avait un grand besoin de prendre l'air. Il n'avait plus revu Arthur depuis quelques semaines, et cela commençait à lui peser. Le même scénario se reproduisait à chaque fois qu'ils se retrouvaient : Sasha pensait qu'il allait enfin être fixé sur ses sentiments, mais cela n'arrivait jamais. Il était extrêmement content de le voir, cela lui faisait un coup au cœur de le voir partir, mais il ne parvenait pas non plus à s'enflammer pour lui. Sasha en avait assez. Il voulait sortir pour oublier tout cela. Fort heureusement, Gwenaël, mais son côté sombre, était une personne très agréable avec qui aller manger.

« N'oubliez pas votre khôlle de la semaine prochaine ! » lui lança le professeur avec un regard torve.

Sasha se laissa pousser dehors par Gwenaël. Il ne détestait rien de plus que les khôlles de français. Il n'y pouvait rien : il avait beau adorer travailler le texte chez lui, lorsqu'il fallait y passer, tout allait mal. Le professeur avait du mal à comprendre que le français pouvait être à la fois langue maternelle de Sasha et langue étrangère. Il en avait donc conclus qu'il avait affaire à un étudiant peu motivé ce qui, au vu de ses résultats, se tenait à moitié.
Dès qu'ils furent sortis, Sasha soupira un bon coup. Gwenaël se mit alors à parler. Lui paraissait particulièrement enthousiaste par le cour qui venait de se dérouler. Sasha lui-même convenait de sa qualité. Mais il avait raté la fin du cours et il ne parvenait même plus à se souvenir de ce qui l'avait déconcentré. Sasha se dépêtra pour ranger la feuille de sa voisine dans son sac. Lorsqu'il releva la tête, les deux jeunes hommes étaient dehors.

« C'est par là. » fit doucement Sasha en pointant une direction fort vague.

En réalité, elle était erronnée de quelques mètres, mais cela n'avait pas d'importance. Ils allaient dans un restaurant du quartier, un endroit sympathique où on pouvait manger en paix et où les prix étaient intéressants. Le trajet restait suffisamment court pour être fait par des êtres affamés.
Sasha se mit donc à marcher aux côtés de Gwenaël. Il leur fallut d'abord s'extraire de la foule rassemblée devant le lycée. Le jeune homme n'avait jamais compris les jeunes gens aimaient trainer autour. Dès qu'il sortait de cours, Sasha avait toujours eu tendance à s'éloigner le plus possible du bâtiment, quand bien même il avait eu une journée très intéressante et une soirée légère en perspective. Puisqu'il ne fumait pas, il n'avait aucune raison de rester planté comme un piquet à l'extérieur. Il n'avait pas non plus d'amis avec qui parler, puisqu'il les avait tous quittés avec le lycée. Ne restait que Gwenaël, qui se trouvait à ses côtés.
Sasha entreprit de commencer la discussion.

« Hier soir, j'ai voulu aller sur YouTube pour me regarder une vidéo que m'a passée Arthur, mais ça buguait tellement que je n'ai même pas pu la regarder ! La page s'affichait à moitié, et j'ai eu beau vérifier les paramètres et ceux de ma connexion, rien à faire, ça me disait que tout était normal. En revanche, les autres pages fonctionnaient très bien, et là, je n'ai pas compris. Ma connexion fait toujours des siennes, j'en ai trop marre. »

Sasha n'avait jamais caché qu'il était en contact avec Arthur. Il n'avait jamais fait le lien entre son ami et les sautes d'humeur de Gwenaël, et il n'était pas près de le faire.
Mais il avait d'autres préoccupations en tête. Sasha n'était pas très doué avec les problèmes de connexion. Il aurait très bien pu couper le wifi de son ordinateur sans même s'en rendre compte. Il espérait donc des conseils de la part de Gwenaël, qui lui paraissait plus calé sur le sujet.

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il était une fois... Sasha
Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume, Son cheval hennissant mâche un frein blanc d'écume, Un long sillon de poudre en sa course le suit. Quand il passe au galop sur le pavé sonore, On fait silence, on dit : C'est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit.

Victor HUGO, "Marche Turque", Les Orientales (1829)
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Ven 22 Mar - 19:36

Un gargouillis se fit entendre dans le ventre de Gwenaël, qui esquissa un sourire gêné en refermant instinctivement ses bras sur le fautif. Il avait... faim. Oui, c'était sans doute la meilleure explication possible. Cela n'avait absolument rien à voir avec ses sentiments, et pour une fois, cela lui fit du bien : il venait d'entendre le prénom d'Arthur sortir de la bouche de Sasha, et cela lui avait fait un coup au cœur. Il n'avait pas besoin d'avoir honte, pas besoin d'avoir peur. Même s'ils étaient oppressés par la foule, il se sentait assez content. Mais la question maudite le taraudait toujours : Arthur viendrait-il ? Ou Sasha l'avait-il invité juste comme cela, sans prévenir, parce qu'il avait envie d'avoir un ami pour ne pas être seul au déjeuner. Gwenaël ne parvenait pas à à déchiffrer ses attentions. On pouvait bien dire qu'il était bizarre, Sasha l'était aussi. Peut-être même plus que lui, à ses yeux. Comment pouvait-on être un adolescent de dix-huit ans normal et ne rien comprendre du tout à internet ? Gwenaël n'avait pas envie de lui répondre. Cela ne se voyait pas qu'il crevait de jalousie, franchement ? Non, pas du tout ; il avait juste l'air d'avoir un peu trop faim, mais sinon, rien sur son visage ne marquait la trouble qui l'habitait. Gwenaël détestait savoir qu'Arthur et Sasha se parlaient sur internet. En fait, il détestait Skype, les logiciels de messagerie instantanée n'auraient jamais dû être inventés. Comment savoir ce qui se passait entre les deux tourtereaux quand il n'était pas là ? Gwenaël était songeur, mais cela pouvait aisément se confondre avec la réflexion que lui posait le problème de Sasha. Encore une fois, rien ne laissait deviner son trouble. C'était presque lassant de se dire que, quoiqu'il arrivât, on ne verrait jamais sa souffrance. Elle serait toujours muette, cachée aux yeux de ceux qui ignoraient tout de ses blessures secrètes.

« Le site était peut-être trop visité. » : suggéra Gwenaël d'un air distrait, sans trop y réfléchir.

Tu parles ! C'était surtout que Gwenaël avait lancé une malédiction pour les empêcher de roucouler dans leur coin... Non, franchement. Comme s'il y pouvait quelque chose, d'abord. Il n'avait rien contre le fait d'aider les gens, mais Sasha avait prononcé le mot maudit, celui qui faisait perdre toute motivation à Gwenaël. Ils finirent par s'extraire de la foule compacte de jeunes gens persuadés d'être le centre du monde et commencèrent à s'éloigner réellement du lycée, Gwenaël songeant qu'il aurait peut-être mieux fait d'être à la fac. Quoique, l'hypokhâgne, cela lui permettait de travailler sérieusement, d'oublier un peu ses malheurs de temps en temps. Quand il arrivait à faire abstraction de ses pensées noires... Le jour, il avait en face de lui Sasha, qu'il était content de revoir, mais triste aussi, parce qu'il pensait à celui qui avait emprisonné son cœur sans la moindre pitié. Le soir, il était seul chez lui, à attendre des messages de Manon et à se plonger dans ses révisions. Parfois, il était censé rentrer chez ses parents, quand ils étaient de bonne humeur. Il détestait ces moments-là, quand ils croyaient pouvoir effacer tout ce qu'ils lui avaient fait, et tout ce qu'ils lui faisaient encore. Il ne retournait dans son ancien logement que dans les limites du raisonnable, en général quand ses parents n'étaient pas là, pour leur piquer un peu de sous afin de payer son loyer et ses courses. Ce n'était pas du vol, ses parents avaient de l'argent et se fichaient bien de savoir où il allait. C'était au moins une qualité qu'on pouvait leur reconnaître, ils étaient loin d'être avares sans être trop portés sur la dépense.
Les deux étudiants continuèrent sur leur chemin. Le soleil était radieux et commençait à réchauffer sérieusement l'atmosphère. Gwenaël regretta de ne pas s'être habillé plus légèrement le matin. En même temps, cela valait mieux. Il détestait son corps, d'une certaine manière, comme s'il le rendait responsable de n'avoir pas été aimé par ses parents. Ils tournèrent encore une fois, Gwenaël demeurant silencieux et sombre, blessé. Puis il continua :

« Si vraiment ça continue, appelle-moi, je passerai chez toi pour régler cela... si tu veux bien que je vienne. »

Gwenaël n'était bien sûr jamais allé chez Sasha. Quant à la réciproque, il ne fallait même pas y pensé, le jeune homme était affreusement jaloux de sa petite solitude. Seule Manon avait le droit de pénétrer dans son appartement, et encore, il ne voulait pas qu'elle débarque à l'improviste, elle devait toujours prévenir. Gwenaël savait que, s'il devait aller chez un ami, il risquait de devoir lui rendre la pareille, d'une certaine façon. C'était pour cela qu'il évitait en général tout rendez-vous dans un lieu trop intime. S'il devait voir des potes, c'était dans un bar. S'il devait prendre un repas, c'était toujours en ville. Et s'il devait faire un travail de groupe avec Sasha, c'était au CDI, à la bibliothèque universitaire, ou dans un parc s'il faisait beau. Il n'avait pas l'air réticent de venir chez Sasha, alors qu'en fait, il n'en avait pas envie. Il ne voulait pas pénétrer dans son intimité, pas alors que celui-ci avait des liens étroits avec Arthur. Il ne voulait rien voir qui puisse lui rappeler sa relation. De toute façon, à tous les coups, Sasha oublierait ce qu'il avait dit, ou appellerait quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus proche. Ou le problème ne se reproduirait pas, ce qui constituait encore la meilleure option.
Ils arrivèrent dans une rue fréquentée, mais pas bondée, sans doute parce que la plupart des gens mangeaient dans d'autres artères, ou étaient déjà à l'intérieur des différents établissements. Enfin, il devait bien y avoir des places, non. Gwenaël se retint à grand-peine de regarder autour de lui pour y croiser la silhouette aimée. Il ne viendrait sans doute pas, il n'y avait pas de raison qu'il vienne. Gwenaël observa Sasha. Ce garçon attirait vraiment sa jalousie. En plus, on pouvait vraiment dire qu'il était beau, et qu'il s'habillait bien... pas étonnant qu'Arthur se soit intéressé à lui.

« C'était plutôt cool comme coin. Je devrais y aller plus souvent. »

Bien sûr, Gwenaël y avait déjà mis les pieds. Pas souvent pour autant : il ne pouvait pas non plus tout connaître de Paris, et en général, quand il vagabondait seul, il allait plutôt dans des coins qu'il trouvait beau. Il connaissait moins les établissements de restauration que les cafés. Mais il avait confiance dans les goûts de Sasha, il avait sans doute dégoté la perle rare, où on mangeait bien pour un coût raisonnable. Bon sang, ce mec était parfait, ça en devenait presque écœurant...
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Ven 22 Mar - 20:40

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#2


Sasha eut une nouvelle fois la preuve qu'il n'était décidemment pas à l'aise avec l'outil informatique. La proposition de Gwenaël était fort simple : un site trop fréquenté. En y réfléchissant, cela paraissait logique, car Arthur lui avait dit qu'il s'agissait du buzz du moment. Un bref instant, Sasha avait bêtement cru aux mauvaises ondes. Il était d'ailleurs prêt à croire à toute explication un peu étrange lorsqu'il s'agissait du domaine informatique. Un peu honteux, Sasha évita soigneusement le regard de Gwenaël. Il ne put alors s'apercevoir de la préoccupation qui barrait le front de son nouvel ami. Honteux, le jeune homme ne put que cacher son trouble en détournant le sujet.

« Ah oui, sans doute, j'étais trop occupé pour vérifier... les devoirs, tu sais... »

Beau mensonge de la part de Sasha, qui avait en réalité terminé ses devoirs à neuf heures et demi - un véritable miracle, il faut le reconnaître. Il était cependant certain que Gwenaël ne poserait pas plus de questions. Les devoirs étaient bien un sujet tabou lors du déjeuner. Il avait bien fallu instituer cette règle plus ou moins implicite, car c'était un moyen de maintenir sa vie sociale. Sasha n'avait que trop connu ces situations où tout vous rappelait la prépa. Il ne pouvait pas d'ailleurs regarder la télévision ou écouter la radio sans que quelque chose ne lui remette en esprit son cours. C'est pourquoi Sasha avait besoin de choses totalement absurdes et stupides, et cela expliquait qu'il était un fervent défenseur de TF1 : il avait besoin de se vider la tête. L'avantage était qu'en plus de cela, il se sentait vraiment intelligent en éteignant le poste, alors qu'en entendait les professeurs parler, il se rendait alors compte d'à quel point il était ignorant.
Un pigeon se posa à côté de Sasha et le contempla de ses yeux sombres. Sa manière de tourner la tête paraissait presque humaine. L'hypokhâgneux ne put s'empêcher de retenir un frisson. S'il y avait bien quelque chose d'autre qui lui faisait peur, il s'agissait des effets de la science sur la nature. Les accidents naturels l'avaient toujours fait un peu peur. Il aimait la nature telle qu'elle était, et il ne tenait pas à ce que ça change. Un pigeon humanisé avait de quoi le rendre dingue.
Il tourna donc la tête, s'aveuglant au passage. L'éclat du soleil était plus fort que ce à quoi il s'attendait. Gwenaël en profita pour reprendre la parole et lui proposer ses services. Distrait par l'éclat de lumière qui avait frappé ses yeux, Sasha tenta de le regarder, mais sans succès. Sa réponse fut tout aussi vague que ce qu'il voyait.

« Ah oui, bien sûr, enfin, je crois... euh... »

Il se frotta les yeux et bientôt, l'impression d'aveuglement disparut complètement. Une délicate odeur de fleurs vint alors lui chatouiller le nez. Cela sentait bon le printemps, bien qu'il fît encore un peu frais en ces temps-là. Joyeux, Sasha dut se retenir de siffler. Il l'aurait fait s'il n'avait pas été avec Gwenaël, car il ignorait si son camarade de classe appréciait ce bruit. Il connaissait des personnes que le sifflement rendait folles. Au lieu de cela, Sasha prit la directive de façon fort enjouée.

« C'est par là. Tu verras, c'est vraiment très bon et les prix sont tout à fait raisonnables. En plus, le gérant est sympa, il y a moyen qu'il nous fasse une remise, si on le lui demande gentiment. »

Sasha se retint d'ajouter que cela dépendait aussi si sa femme était présente ou non : il se montrait toujours plus généreux quand elle était là, désireux qu'il était de lui plaire. Et compte tenu de la superbe créature qu'il avait épousée, il y avait de quoi. En pensant à elle, Sasha n'avait quant à lui jamais ressenti la moindre attirance pour elle. Il devait reconnaître qu'elle avait de très beaux traits, mais ils ne lui plaisaient pas vraiment. Elle était une beauté trop parfaite pour lui. Sasha était persuadé d'aimer les filles avec un joli défaut - mais il n'en avait jamais trouvé, ce qui entretenait l'ambiguité de sa relation avec Arthur.
La rue était plutôt calme pour un déjeuner. Des odeurs de nourriture se faisaient concurrence mais, étrangement, il n'y avait rien là d'écœurant. Elles aiguisaient son appétit d'hypokhâgneux. Les odeurs grasses, les fragances de légumes et les arômes de viande composaient un chemin à travers les deux camarades se frayèrent. Sasha ne prêta pas attention aux autres bâtiments, il avait en effet peur de rater celui qu'il cherchait. Il avait beau y venir souvent, il s'étonnait toujours de son positionnement. Il paraissait si caché, si protégé. Sasha y aimait l'ambiance, un peu confinée certes, mais préservée. On avait l'impression de pénétrer dans un temple d'un autre temps, un mystère demeuré caché, qui venait à peine de s'éclore.

« On ne devrait pas tarder à approcher... » fit Sasha en cherchant attentivement l'enseigne du restaurant.

Il bouscula quelques personnes au passage, mais aucun ne fit mine de s'en offusquer, aussi le jeune homme se contenta de grommeller un bref pardon tandis qu'il avançait toujours. Fort heureusement, il n'y avait pas foule, aussi Gwenaël ne risquait-il pas de se perdre. Sasha était trop concentré pour se soucier de lui, il aurait pu le perdre qu'il ne s'en serait pas rendu compte avant d'avoir poussé la porte de l'établissement et la tenir pour une personne qui n'était pas là.
Il finit par repérer l'enseigne. Étrangement, il s'attendait à la voir plus loin. Ce fut presque un miracle s'il ne la rata pas. Sasha s'arrêta brusquement, coupant sans le vouloir la route à Gwenaël. Des étoiles brillaient dans ses yeux.

« Tu vas découvrir un endroit vraiment super. Complètement décalé. Il faudrait être fou pour s'y rendre, et c'est là qu'on se rend. »

Un petit sourire accompagna son annonce.

« En même temps, on est déjà assez fous pour se rendre en prépa, ça ne changera rien... »

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Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume, Son cheval hennissant mâche un frein blanc d'écume, Un long sillon de poudre en sa course le suit. Quand il passe au galop sur le pavé sonore, On fait silence, on dit : C'est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit.

Victor HUGO, "Marche Turque", Les Orientales (1829)
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 25 Mar - 16:20

Le printemps revenait lentement, mais sûrement. Ce n'était pas encore le moment de sortir en T-shirt et short à fleurs, évidemment, mais cela fleurait bon le réchauffement des masses d'air issues de la façade océanique, et c'était ce dont ils avaient tous besoin avec un hiver qui s'était aventuré plus rude que les précédents. De cette trêve dans l'acharnement de la météo contre les défenses immunitaires des Parisiens, qui permettait d'aller se détendre à l'occasion d'un repas « en ville » - c'est-à-dire, dans le jargon de Gwenaël, en dehors du lycée. Évidemment, on ne pouvait pas dire que cela faisait longtemps que le jeune homme n'était pas sorti, car c'était faux. Il n'était pas encore dans l'année du concours, dont il se réservait cette sortie du week-end. L'année prochaine, il allait à coup sûr fortement s'isoler, et perdre ce qu'il avait mis des années à construire en termes de relations sociales. Au moins resterait-il avec Sasha, et avec lui, sans doute avec Arthur.
Ce fut à peine s'il entendit autre chose que « remise si on lui demande ». « Ce serait bien, je commence à être un peu court au niveau des sous. » Évidemment, dès qu'il serait à sec, il irait dans son ancien logement piquer quelques centaines d'euros supplémentaires, que ses parents n'avaient pas l'intention de lui réclamer, pas plus qu'ils ne penseraient à les donner à un fils qui en a besoin pour payer un loyer. Tant pis, maintenant, c'était trop tard, chacun vivait sa vie.

Sasha ne faisait plus attention à lui, et Gwenaël essayait de le suivre en devant se confronter aux personnes que son ami avait bousculées jusque là. Certaines étaient de mauvaise humeur et grognaient encore plus quand le second petit jeune, très ressemblant au premier dans son apparence à leurs yeux - c'est bien connu, les jeunes s'habillent tous pareils, surtout à Paris... -, tentait à son tour de passer en force. Il n'y avait pas trop de monde, par rapport à ce qu'on se serait attendu, mais Gwenaël préférait ne pas courir le risque de perdre de vue Sasha. Il se faisait une telle joie d'aller manger, y compris si Arthur n'était pas là, qu'il ne voyait pas de raison d'échapper à ce petit bonheur. Alors qu'il avait réussi à le rattraper, enfin, et qu'il voulut se mettre à sa position, Sasha s'arrêta brusquement, et Gwenaël toujours dans son dos faillit lui rentrer dedans. Il aurait pu prévenir un peu plus tôt, quand même... on aurait presque dit qu'il était surpris de se trouver devant l'établissement. Pourtant, c'était lui qui l'avait choisi, non ? Il était vraiment étrange, ce type, en fait. Surtout qu'il présentait cet endroit comme fou, et que de toute façon, ils étaient déjà assez fous pour être en prépa. Gwenaël ne protesta pas contre cette affirmation. C'était mal le connaître.

« Qu'est-ce que tu fous, tu as peur de rentrer gros ? »

Les deux jeunes gens en riant entrèrent dans l'endroit. Gwenaël fut immédiatement soufflé par la restauration. C'était trop tendance, et effectivement complètement décalé. A côté des tables ultra-modernes comme on en trouvait une dans sa minuscule cuisine - mais sans doute un peu plus coûteuses -, les chaises de toutes les couleurs étaient en bois verni, très flashy. Les murs étaient complètement déstructurés : un pan en vieille tapisserie, mais comme les tapisseries rétro que l'on trouvait actuellement, avec encore une fois des couleurs très saturées ; un pan de peinture d'un noir ardoise où on avait écrit à la craie divers messages en bien des langues, rappel du caractère cosmopolite de la capitale ; un pan de briques rouges ; un pan en lattes de bois sombre... il y avait une sorte d'ordre, chaque partie de l'endroit correspondait à un petit espace qui était associé à sa décoration. Il en résultait l'impression d'un capharnaüm ordonné, l'expression pure d'une sensibilité artistique qui n'avait pas trouvé d'autres moyens de se dire que par la décoration du lieu. Jamais Gwenaël n'aurait pensé qu'un tel lieu puisse exister, que ce soit à Paris ou ailleurs. On aurait plutôt dit qu'on se trouvait dans un restaurant idéel, fantasmatique, là où tout devenait possible, et il lui paraissait presque qu'une fée pouvait sortir de derrière une cloison pour papillonner autour de lui.
Bref, il était bouche bée.
Ils s'installèrent dans un coin qui lui plut tout de suite : celui avec les lattes de bois sombre. Gwenaël passa discrètement le doigt et eut l'impression que c'était du vrai bois. Après, il n'était pas un spécialiste et n'aurait su dire si ce n'était pas admirablement imité du bois naturel. Il prit place sur un siège orangé, Sasha sur une chaise verte, et observa la carte. Le menu reproduisait, sur la couverture, le même motif de lattes, avec le nom du restaurant qui s'affichait en de grandes lettres vertes. Gwenaël l'ouvrit. La carte était assez impressionnante. Certes, vu le nombre de plats, ce n'était cependant pas du « fait maison », impossible de tout cuisiner sur place. Mais l'authenticité n'était pas ce que recherchait le jeune homme. Il voulait calmer une faim dévorante et un besoin pressent de voir Arthur, et seul un plat digne de ce nom, même s'il était juste réchauffé en cuisine, lui convenait tout à fait. Le cadre valait clairement le détour, et puis, au moins, il n'était pas seul. Bien sûr, il adorait sa solitude, mais c'était parfois déprimant de manger un plat de pâtes tout seul devant son micro-ondes.

« Ils sont vraiment fous dans ton resto... ils font du « Terroir français », de l'« Italien », du « Mexicain », du « Japonais »... c'est quoi le concept, on fait le tour du monde par les assiettes ? »

Gwenaël continua de tourner les pages. Le menu avait tout d'un menu littéraire et imaginaire, car il s'organisait selon les pays d'origine. On trouvait aussi des plats provenant de divers pays d'Afrique, d'Amérique, d'Asie, et même d'Océanie, même si cela ne correspondait qu'à un ou deux plats. En tout cas, cela mettait l'eau à la bouche. Et le prépa digne de ce nom ne pouvait que s'émerveiller devant cette grande ouverture culturelle. C'était exactement le genre d'endroit qui rendait la vie intéressante, et qui dévoilait une part de vérité cachée dans le monde... pour peu qu'on sache en déchiffrer le menu.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 25 Mar - 19:16

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#3


L'appel du ventre est plus fort que tout. Sasha eut l'occasion de le remarquer avec Gwenaël lorsque celui-ci l'appela « gros ». Voilà bien une expression qu'il ne s'attendait pas à trouver dans le vocabulaire d'un bon hypokhâgneux comme Gwenaël. Sasha avait souvent entendu son camarade parler en classe, il n'avait pu que s'incliner devant la maîtrise de la langue française du jeune homme, ainsi que de la grande subtilité dont celui-ci savait faire preuve. Il semblait toutefois que Gwenaël n'était pas exactement le même quand il sortait de classe. Sasha l'avait déjà remarqué à son humeur changeante, mais il ne pensait pas que cela irait jusqu'au point où Gwenaël parlerait comme n'importe quel adolescent normal... or, ils étaient loin d'être dans la norme, ces tous jeunes hommes qui avaient décidé de se lancer dans des études complexes et exigeantes. À cette simple idée, Sasha se mit à rire et Gwenaël en fit tout autant.
Une bouffée d'air chaud lui caressa le visage lorsqu'il ouvrit la porte. La température y était idéale. Lorsque la porte se referma sans un bruit derrière eux, Sasha eut l'impression qu'il venait d'entrer dans un autre monde. Il avait beau en connaître les moindres détails, il était toujours soufflé par ce qu'il voyait face à lui. Impossible de ne pas réagir face à ce capharnaüm bien tourné.

« Ce que j'aime ici, c'est que c'est le chaos incarné. Et pourtant, c'est magnifique. Je n'arrive vraiment pas à le croire. Comme quoi, tout ce qu'on nous dit en cours sur l'ordre, c'est des conneries. »

En jetant un coup d'œil à Gwenaël, Sasha constata qu'il était lui aussi tombé sous le charme de ce paradis, puisqu'il ne trouva rien à répondre. Peut-être était-ce à cause de leur sensibilité littéraire, mais ils étaient subjugués par le désordre de l'endroit. Un couple qui entra à leur suite furent beaucoup moins enthousiastes et grognèrent pour leur signifier qu'ils bouchaient le passage. Ils finirent donc par s'installer à une table très jolie, qui n'était pas la préférée de Sasha, mais qui donnait une bonne vue sur le restaurant. Il laissa à Gwenaël la meilleure place et, pendant que celui-ci observait le menu, Sasha observait Gwenaël. Le jeune homme avait été touché par l'expérience. Cette pointe sombre qui le caractérisait avait momentanément disparue. Cela étant, Sasha n'aurait pas juré qu'il était en paix avec lui-même. Son camarade était moins sombre, certes, mais pour autant, son trouble restait. Gwenaël était constitué de niveaux de compréhension qui échappaient au jeune observateur. Il voyait qu'il ressentait certaines émotions, les déchiffraient parfois et d'autres, se contentait d'une approximation, mais jamais il ne pouvait comprendre. Gwenaël semblait apprécier le menu, puisque derrière la critique qu'il en fit, il parut en apprécier le contenu.
À son tour, Sasha ouvrit le menu devant lui. Il tourna les pages jusqu'à arriver à la page « terroir ». Ce n'était pas nécessairement ce qu'il préférait, car il aimait beaucoup les saveurs sucrées, mais il avait envie d'une bonne potée. Celle-ci était accessible à un prix raisonnable et, comble de bonheur, était accompagnée de lardons grillés. Il lui était difficile de résister à ce délice supplémentaire. Retenant le nom du plat, il se dépêcha de poser le menu sur la table.
Attendant poliment que Gwenaël eût fini pour reprendre la parole, Sasha contempla le restaurant, ou du moins ce qu'il en voyait. La clientèle était à vue de nez aussi nombreuse que d'habitude, bien qu'il restât de nombreuses places où pouvaient se poser des personnes affamées. Une jolie serveuse rousse prenait les commandes tandis que sa collègue, aux cheveux moins flamboyants, apportait des plats aux effluves délicates. Beaucoup de personnes commandaient des frites. Sasha en avait déjà goutées, il devait reconnaître qu'elles étaient trop grasses. Il prit la peine de le signaler à Gwenaël, ajoutant aussi ses commentaires personnels.

« Évite quand même les frites, je sais que les gens adorent ça, mais ici, tu as l'impression de manger un bain. Mais bon, il semblerait que c'est ainsi qu'ils les aiment, alors... Et puis, n'hésite pas à tenter quelque chose d'inhabituel, ils savent très bien marier les saveurs inattendues, je te jure que c'est un délice. »

Pour preuve, Sasha adressa à son camarade un sourire de carnassier tout en jetant un coup d'œil vorace à son menu. Craignant sans doute de voir l'hypokhâgneux dévorer le papier, la serveuse rousse s'approcha d'eux d'un pas décidé. Sasha perdit donc son air de prédateur et salua bien chaleureusement la jeune femme.

« Bonjour messieurs, avez-vous fait votre choix ? »

Sasha donna le nom de son plat, accompagnant sa réplique d'un très poli « s'il vous plaît » que la jeune femme sembla apprécier. Il y avait de quoi, car la plupart des clients ne prenaient pas la peine de la saluer, et s'ils le faisaient, c'était avec une timidité feinte, comme s'ils y étaient forcés. Elle devait donc avoir une bonne image de deux hypokhâgneux prenant un déjeuner entre amis. Sasha y était très favorable, il pensait qu'il était de son devoir de défendre la bonne image de sa section face à des étrangers.
Gwenaël répondit à son tour et Sasha ne put qu'approuver son choix. Étrangement, il s'en étonnait. Il avait l'impression que Gwenaël n'aurait pas eu besoin de ses conseils pour choisir. Là encore, cela interrogeait son rapport à son camarade : le connaissait-il vraiment ? Cela, au fond, il n'en avait jamais douté, il ne le connaissait. Mais pourquoi n'avait-il jamais fait l'effort de le connaître ? Et surtout... qui était Gwenaël ? Sasha se rendait bien compte que, tant qu'il n'aurait pas la réponse à cette question, il ne pourrait jamais être sûr que Gwenaël était vraiment son ami. Ce dernier avait vraiment l'air content d'être ici, mais quelque chose le troublait encore. Sasha avait défini que Gwenaël avait un côté sombre, mais il ne savait pas s'il était dangereux... et tant qu'il n'aurait pas la certitude que Gwenaël ne l'était pas, il ne se passerait rien.
Dérangé, Sasha prit alors la peine de se lever.

« Désolé, faut que je passe aux toilettes. Je vais me laver les mains. Tu surveilles mon sac ? »

Il ne le lui aurait pas dit, mais à cet instant, Sasha fut traversé par l'idée que Gwenaël pouvait très bien regarder dedans et lui voler quelque chose. Du moment que cela ne concernait pas Arthur, il n'en concevait pas de gêne, mais il devait bien reconnaître qu'un vol d'argent ou de carte serait bien gênant...

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 25 Mar - 20:19

Gwenaël observait la carte avec attention. C'était difficile de choisir, il y avait tant de choses appétissantes... beaucoup de plats qu'il n'avait pas mangé, et pour cause : il n'avait jamais eu de parents attentionnés pour lui préparer de bons repas, et quand ils étaient de bonne humeur, ils emmenaient plutôt leurs enfants au paradis de la malbouffe, eux qui ne demandaient que cela. Mais désormais, à dix-huit ans, Gwenaël regrettait cette lacune. Il aurait aimé avoir un peu plus de connaissances culinaires. Il ne savait même pas à quoi ressemblait du hachis parmentier fait maison, ne connaissant que sa version surgelée, ou n'avait jamais goûté au moindre pot au feu. Il n'aimerait peut-être pas, mais au moins, il serait fixé. Comment pouvait-on avoir autant de culture et ne rien connaître à la gastronomie si riche de son propre pays ? Alors qu'il était parti pour faire une mini-déprime, Sasha le sauva en lui recommandant de ne pas prendre de frites, qui selon lui étaient trop grasses. Des frites ? Mais il en avait tellement mangé dans sa vie, c'était bon, mais il n'y avait plus de surprise. C'était jaune, long, gras, salé ; ça avait un goût particulier, et on disait que la pomme de terre frite rendait les gens accro ; bref, même en en changeant la forme, le légume qui la composait ou son assaisonnement, une frite restait une frite. Gwenaël avait envie d'autre chose, quelque chose qui n'avait pas goûté.

« Je n'en avais pas l'intention de toute façon, je vais pas sortir pour manger comme d'hab quoi... »

Observant le menu, il se décida pour un plat du terroir. Les plats étrangers, c'était vraiment intéressants, mais quand on avait des lacunes comme les siennes, on commençait au ras des pâquerettes et on révisait ses bases. La serveuse, rousse - ce fut d'ailleurs une des seules choses que Gwenaël remarqua chez elle -, vint prendre leurs commandes. Gwenaël fut étonné de voir que Sasha avait choisi un plat du terroir. Quelqu'un comme lui, qui adorait aller dans des endroits aussi atypiques, devait plutôt choisir quelque chose de spécial... Non ? Comme quoi, ils ne se connaissaient pas très bien. Sacha fut à peu près aussi étonné que lui quand il constata que Gwenaël avait choisi un plat qu'il n'avait jamais goûté : le pot au feu. Cela lui rappelait délicieusement Naheulbeuk, dans son appellation, avec ses poireaux, ses carottes, ses pommes de terre, ses navets, et sa viande... Oui, il avait aussi de la culture « aculturelle », il ne fallait pas non plus exagérer, c'était un adolescent normal après tout. Ou presque.
Sasha se leva alors pour aller aux toilettes, se laver les mains. Gwenaël se rendit compte que cela ne lui était même pas venu à l'esprit. Il pouvait passer à table sans se laver les mains, ce qui, en réfléchissant, n'était pas très propre. Oui, mais ce n'était pas de sa faute : ses parents ne lui avaient jamais dit ce qu'il fallait faire. Franchement, des parents qui ne sont pas là pour leurs propres enfants, vous croyez qu'ils vont leur apprendre des choses pareilles ? C'était déjà bien de leur apprendre à se laver les mains en sortant des toilettes, vous ne voudriez pas leur demander plus d'efforts... Heureusement qu'il y avait eu l'école pour lui apprendre certains usages, sinon Gwenaël aurait été aussi un inculte sur ce niveau-là.

« Vas-y, je surveille tes affaires. »

Il ne remarqua pas que Sasha l'observait un peu bizarrement, et c'était tant mieux, car cela l'aurait blessé. Des amis, il en avait. Mais des personnes avec qui il pouvait sortir à d'autres moments que le week-end, qui pouvaient le soutenir scolairement parlant quand il en avait besoin, et qui pouvaient demander son aide en retour... personne. Il n'y avait bien qu'une seule personne qui comptait dans sa vie. Et une seule autre qui méritait, à ses yeux, de découvrir sa personnalité. Et Sasha pouvait peut-être entrer dans la première catégorie, si Gwenaël ne foirait pas tout. Il le regarda partir, songeur, en se disant que décidément, il était quand même pas mal dans son genre. Différent d'Arthur, mais... Gwenaël se mit à rougir tout seul. Heureusement que personne ne le voyait, sinon, il se serait senti trop mal à l'aise. Comme si sa vie n'était déjà pas assez compliquée, il n'allait quand même pas se mettre à regarder le copain de celui qu'il aimait, non ? Difficile en effet de définir sa relation avec Sasha. Leur relation était à la base intéressée : ils arrivaient dans une filière difficile où ils ne connaissaient personne d'autre, alors ils se serraient les coudes. Ils étaient amis avant, bien sûr, mais la prépa les avait rapprochés, même s'ils ne pourraient jamais devenir meilleurs amis. Sasha ne le pouvait pas car il en avait déjà un, Gwenaël ne le pouvait pas car il était, au fond, jaloux de lui. Leur relation ne pouvait donc pas fonctionner. Et pourtant, cela marchait. Chacun ignorait le ressenti de l'autre, peut-être parce que l'un ignorait ce qu'était l'autre. Sasha ne savait pas que Gwenaël avait été délaissé par ses parents, qu'il était homosexuel, qu'il avait des sautes d'humeur chaque fois qu'on parlait d'Arthur, et que s'il les avait, c'était parce qu'il était totalement, maladivement, jalousement, absolument, diablement amoureux de lui. Et Gwenaël ne savait pas qui était un Sasha. Un type sympa, un peu bizarre, amoureux de son meilleur ami même si, aux yeux de tous, ce n'était censé être qu'une plaisanterie entre deux super potes ? Ouais, mais ça limitait vite les possibilités. Il y avait sans doute autre chose en Sasha, mais quoi ?
Gwenaël se posait la question quand il le vit revenir. Il hésita un instant, puis il se leva à son tour.

« Y'a pas de raison, moi aussi j'en ai besoin. Mais je serai moins long, t'inquiète, moi je me repoudre pas le nez. »

Il lui adressa un petit clin d'œil malicieux avant d'aller à son tour dans les toilettes - en demandant à la jolie serveuse rousse dont il remarqua à peine la beauté, tout occupé qu'il était à penser à Arthur et à Sasha, où c'était.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Mar 26 Mar - 19:48

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#4


Cette désagréable impression de marcher dans de la mélasse et de supporter le poids de ces regards de plomb. Sasha marchait comme si chaque pas était une accusation. Il se sentait honteux de ne pas faire confiance à celui qui était, après tout, un camarade de classe. Il avait cette règle dans le dos qui l'interdisait de tourner la tête vers Gwenaël. ll avait la très désagréable impression qu'il l'aurait vu fouiller dans son sac. Ce n'était pas le cas, et sa raison le lui soufflait. Pourtant, Sasha ne parvenait pas à faire totalement confiance à son camarade de classe. Son ignorance le poussait à rude épreuve.
Sasha poussa la porte en tremblant. Il se permit enfin le frisson qu'il réprimait jusqu'alors. Gwenaël avait été si normal que cela était quasiment aussi effrayant que les sautes d'humeur. Il lui aurait fallu étudier en détail son comportement, mais il n'en avait pas le temps. Il aurait d'ailleurs aussi dû s'interroger sur le malaise que causait Gwenaël en lui. Il avait l'impression que le jeune homme lui en voulait, mais c'était tout simplement impossible, ils se connaissaient à peine et avaient toujours été très courtois l'un envers l'autre.

« Pardon, jeune homme, vous bloquez la sortie. »

Sasha s'excusa avant de s'écarter. Ses tremblements se calmaient peu à peu. Il sentait aussi le sang remonter à son visage. L'homme d'un âge moyen le regarda attentivement, hésita à lui demander s'il allait bien, puis sembla décider que ce n'était pas son affaire car il sortit en laissant la porte claquer. Mais déjà, Sasha ne lui accordait plus d'attention. Une fois remis de ses émotions, il se rappela l'excuse qu'il avait sortie à Gwenaël et s'approcha du lavabo et fit couler de l'eau. Pendant ce temps, un autre homme entra, mais il ne lui accorda aucune importance.
Sasha regarda l'eau couler comme s'il ne savait pas quoi faire de ses mains. Elle s'arrêta alors de couler. Il rappuya sur le bouton. L'hypokhâgneux était soucieux. Il ne remarqua même pas que l'eau avait une nouvelle fois cessé de couler. Sasha sortit de ses pensées lorsqu'il entendit l'autre s'approcher ; il n'avait même pas pris la peine d'activer la chasse d'eau. Parce qu'il sentait le regard de l'autre homme, Sasha se lava brièvement les mains. Une fois assuré qu'il n'allait pas trahir ses sentiments, il reprit le chemin vers la salle où attendait son camarade. À nouveau, il sentit les regards accusateurs peser sur lui, mais cette fois, il voyait clairement Gwenaël et pouvait constater que son sac n'avait pas bougé. Le soulagement l'envahit en même temps qu'une certaine honte. Sasha n'estimait pas mériter d'être l'ami de quiconque.
À peine assis, Gwenaël partit à son tour. Le clin d'œil rendit Sasha perplexe. Il pensait que cela appuyait la remarque ironique sur le temps qui l'avait mis, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que cela avait quelque chose de plus... Comme si Gwenaël cachait quelque chose derrière ces mots, peut-être pas consciemment ou volontairement, mais que ce quelque chose est là. En quelque sorte, Gwenaël était toujours ambigu, appliquait toujours du vernis à ses paroles. Même honnête, Sasha ne pouvait le croire ainsi. C'était comme si Gwenaël avait un côté indomptable et incontrôlable.

L'autre serveuse revint avec les plats. Sasha indiqua qui avait commandé. Il n'avait pas dit à Gwenaël que le service était très rapide, et cela l'amusait de savoir que son camarade s'était absenté juste à ce moment-là. Il se retint de rire tant que la serveuse était là, mais dès qu'elle partit, Sasha laissa échapper un grand sourire. Il ne le savait pas, mais à la table d'en face, un vieux couple l'avait vu. L'homme, très romantique, pensa que Sasha était sensible au charme de la jeune femme, tandis que la femme pensa qu'il était un peu bête. Le ricanement que fit Sasha la confirma dans cette idée, mais elle ne voyait pas que Sasha observait Gwenaël qui sortait des toilettes, et qui pouvait parfaitement l'entendre. Quand elle vit ce dernier, elle pensa qu'il s'agissait d'un jeune homme tolérant qui emmenait déjeuner son frère simplet. Elle crut donc qu'il s'agissait d'une bonne action et, immédiatement, elle le trouva très sympathique.
Sasha de son côté ne leur prêtait pas la moindre attention. Il avait ricané en voyant Gwenaël, mais pas de façon méchante, puisque sinon, la vieille dame l'aurait pris pour un fou furieux. Il voulait seulement signaler qu'il se moquait du moment qu'il avait choisi pour partir, ne pensant pas que si lui-même n'avait pas perdu si bêtement du temps, ils n'en seraient pas là. Sasha lui désigna le plat.

« T'as raté un truc, vieux. »

Et se mit à rire. À ce moment-là, la vieille femme eut la chair de poule. Le rire de Sasha était tout ce qu'il y a de plus normal, et même pas trop aigu, pourtant, à ses yeux, il sonnait faux. Elle fit signe à son mari de s'éloigner, visiblement peu rassurer, mais le vieil homme, un peu sourd, n'avait rien entendu. Il n'avait d'ailleurs nulle envie de se lever, lui qui tenait si mal sur ses jambes. Telle fut l'origine de la dispute qui éclata entre eux deux, et que Sasha, dès qu'il eut présenté les plats et observé Gwenaël savoir, ne put s'empêcher de remarquer.

« Eh bien, ces deux-là, c'est l'amour fou ! J'espère que je ne serai pas comme ça plus tard. »

Pour meubler le silence qu'il était obligé de prendre, Sasha enfouit dans sa bouche une feuille de chou trop grande. Pendant que ses mâchoires s'évertuaient à réduire la feuille, il put ainsi faire passer son trouble pour de la difficulté à avaler. Car Sasha venait de penser qu'il ignorait totalement ce qu'il allait faire « plus tard ». Il n'était pas certain d'entrer en khâgne, même s'il en avait très envie. Et après la khâgne, que ferait-il ? Aucune idée. Mais plus encore, la question de l'amour était importante. Sasha allait-il aimer une femme un jour ? Ou bien... Arthur serait peut-être l'homme de sa vie, mais cette idée le dérangeait parce qu'il n'arrivait toujours pas à savoir ses sentiments pour lui. Et tant qu'il ignorait tout cela, il ne parvenait pas à dépasser ce stade. Sasha avait peur de finir seul ses jours.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Mar 26 Mar - 20:50

Gwenaël arriva aux toilettes du restaurant, et ne s'étonna même pas de leur style. En même temps, vu la tête de l'endroit, pouvait-on s'attendre à autre chose. Il fit abstraction de la décoration et réussit à trouver les lavabos. Gwenaël vérifia qu'il y avait bien du savon dans le distributeur avant de se frotter vigoureusement les mains sous le jet d'eau. Cela fut très rapide, et nul doute que Sasha aurait dû revenir plus tôt. Peut-être était-il allé aux toilettes, et n'avait rien dit par pure politesse ? C'était la seule option possible pour expliquer qu'il avait pris autant de temps. Gwenaël n'avait en effet pas conscience qu'il faisait peur à son ami, qui se posait énormément de questions sur lui. Il avait certes un côté sombre, mais comme tout le monde. Il ne cachait rien d'autre que des blessures. Gwenaël sécha ses mains puis retourna dans la salle. Il ne remarqua même pas le couple qui se situait à proximité d'eux, se focalisant uniquement sur l'hypokhâgneux qui était à sa table. Celui-ci ricanait, il ne comprit pas pourquoi. Il pensa que c'était parce que son plat était servi ; enfin, le premier pot au feu qu'il allait goûter ! l'expérience promettait d'être saisissante. Il s'installa alors que Sasha lui disait qu'il avait raté quelque chose. Qu'est-ce qu'il avait bien pu rater ? Quelque chose de drôle avec la serveuse ? Il ne s'était pourtant pas absenté longtemps, c'était bien sa veine.
Puis il y eut la dispute à la table d'à côté. Gwenaël ne comprit pas pourquoi, et de toute façon, ce n'était pas son problème. Mais il les observa quand même. L'homme et... la femme. Un certain âge, et l'air d'avoir l'habitude de se crêper le chignon. Alors c'était à cela qu'ils étaient tous censés ressembler ? A ce couple qui ne savait plus s'aimer, qui ne pouvait plus faire autre chose que se disputer dès que quelque chose n'allait pas ? C'était triste, la vie, il était content d'être jeune. Est-ce que cela fonctionnerait aussi comme cela s'il était en couple avec Arthur ? Est-ce que cela finirait comme cela entre lui et Sasha ? Ne feraient-ils pas mieux de laisser tout tomber, tous les trois, pour oublier tout ce qui était éphémère et se concentrer sur la seule constante de leur existence, à savoir eux-mêmes ? Il se rendit tout à coup compte de ce qu'il pensait, et rougit assez violemment. Cela ne lui était jamais arrivé en public jusque là, mais face à cette preuve d'amour, il se sentait complètement ébranlé... du moins, du point de vue symbolique.

« Bon, bah... bon appétit. »

Il planta un peu brusquement sa fourchette dans un morceau de viande et l'observa avec scepticisme. Ce bout de truc sans couleur pouvait-il vraiment faire le régal de ses papilles ? Il enfourna le morceau dans sa bouche, mâcha, et constata avec surprise que c'était bon. En fait, Gwenaël aimait bien le pot-au-feu (le fou). La dévoration de ce plat finit par captiver toute son attention. Plus rien d'autre ne comptait, surtout pas les tourtereaux qui faisaient de l'ombre à son bonheur. Il mangea avec à la fois de la délicatesse et de la sauvagerie. Il était comme hypnotisé par le mouvement incessant entre son assiette et ses lèvres ouvertes. Pourquoi est-ce qu'on ne lui avait jamais fait des choses aussi bonnes à la maison ? C'était vraiment nul d'avoir des parents qui s'en fichaient complètement de leurs enfants. Il termina son assiette avec une rapidité saisissante, la contempla alors d'un air désappointé, comme s'il regrettait sincèrement de ne pas en avoir plus. Hélas, on n'était pas à la cantine, on ne pouvait pas demander du rab. Le jeune homme attendit que Sasha eût terminé son plat avant de lui demander : « Un dessert, ce ne serait pas de trop, non ? »

Il était vrai que le service était particulièrement rapide, car ils furent très vite débarrassé de leurs assiettes. Et ce fut avec la même vitesse qu'on leur proposa la carte des desserts. Oh mon dieu... que de délices s'offraient à lui ! Toutes les pâtisseries inouïes dont il rêvait, les gourmandises qui obsédaient ses pensées les plus folles, tous les délices divins que son palais réclamait à grand cri... Il n'avait pas goûté au moindre dessert qu'il avait déjà l'eau à la bouche. Que choisir après ce sublime pot-au-feu ? Il fallait essayer de sortir de l'habituel moelleux au chocolat que tout le monde prenait, car c'était le dessert préféré des Français au restaurant. Un crumble, peut-être ? Non, il en avait goûté à un trop récemment pour en avoir envie. Une crème ? cela risquait de faire un peu lourd. Un dessert à la nougatine ? Tiens, oui, cela pouvait être tentant...
Il avait fait son choix, attendait que la serveuse revienne. A ce moment-là, il observa Sasha, et tout ce qu'il trouva à demander, ce fut :

« Au fait, ça se passe comment, entre Arthur et toi, en ce moment ? »

Non. NON. Il avait osé demander cela, comme si cela n'avait absolument pas la moindre importance pour lui. Comme si la réponse lui était égale et qu'il la posait pour meubler la conversation. Alors qu'elle était au contraire si essentielle. Les relations entre Arthur et Sasha le fascinaient, d'une certaine manière, peut-être parce qu'il se sentait horriblement jaloux. Pourtant, il savait que la question n'amènerait qu'une question banale, qui ne pourrait le satisfaire. Au moins, on ne lisait pas son trouble sur son visage. Il avait réussi à reprendre le contrôle de son visage, et il y avait quelque chose de faux dans la froideur qu'il lançait à son ami. Comme une barrière qu'il mettait devant lui pour ne rien avouer de ce que lui pensait réellement.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 30 Mar - 0:46

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#5


Tous les goûts sont dans la nature, surtout les plus étranges. Sasha avait bien sûr remarqué les étranges regards que suscitait son choix de plat. S'il avait été normal, il n'aurait jamais franchi le cap de la prépa. Mais voilà, rien ne pouvait être simple avec un hypokhâgneux, Sasha ne dérogeait pas à cette règle. L'odeur du chou indisposait ses voisins, mais lui était heureux. Il aimait tant ces saveurs particulières que tant d'autres détestaient. Il était parfois à contre-courant.
Gwenaël ne releva pas ce qui avait été dit sur le couple. Était-il perturbé parce qu'il venait de dire ? Son camarade avait un regard plus préoccupé encore que d'habitude. Sasha aurait dit qu'il souffrait de ne pas savoir interpréter ce regard. Il était si ignorant... Il ne comprenait rien au monde, pas plus que le monde ne le comprenait. Face à cet obstacle infranchissable qui se dressait, il ne lui restait qu'une seule solution : s'effacer, et déguster le plat qu'il avait choisi comme un fait exprès.
Le chou avait une saveur unique et douce, acidulée comme une friandise, fondant comme une crème. Il se mariait à la perfection avec la délicate saucisse au goût fumé. Sans trop de sel ni de poivre. Voilà des goûts comme les aimaient Sasha : émoustillants mais subtilement authentiques. Quelque chose d'inhabituel parce que trop connu. Voilà pourquoi Sasha se retirait dans son monde gustatif. Il aimait ce qu'il mangeait. Il ne voulait pas subir le terrible regard de Gwenaël.
Pourtant, il lui fallut lever les yeux et voir que son nouvel ami avait lui aussi terminé. Sasha n'eut pas même le courage de deviner si Gwenaël avait apprécié. Il n'avait pas prêté attention à lui pendant le repas et, à présent que la situation était posée, un pressentiment le prenait. Ils avaient évité l'épine qui leur faisait le plus mal, celle d'Arthur. Sasha ne pensait pas que Gwenaël la partageait et pourtant, il ignorait que sur ce point, ils étaient semblables. L'ambiance était lourde, comme s'ils savaient qu'ils allaient devoir en parler. Arthur faisait partie intégrante de leur vie, ne pas le voir était quelque chose de perturbant.
À cet instant, si Gwenaël avait décidé de tout dire sur son passé, sur les coins les sombres de son histoire, Sasha l'aurait écouté, peut-être même compris. Le moment était propice. L'atmosphère se serait même allégée, car seul Gwenaël aurait fait face à ses démons. Cependant, à présent qu'ils étaient là, ils sentaient que cette voie ne s'envisagerait jamais. Gwenaël ne franchirait pas le pas. Sasha n'avait rien d'autre à dire que parler d'Arthur. Il n'avait pas la vie si troublante de son camarade. Il devait donc composer avec ce silence de plomb...
... que Gwenaël rompit en proposant un dessert.

Après un service rapide, Sasha était penché sur la carte des desserts. Il ne la regardait pas vraiment, quand bien même il devrait choisir. Lorsque la serveuse rousse reviendrait, il aurait bien du mal à expliquer pourquoi il n'avait pas fait son choix. Cela le dérangeait, non par rapport à elle, mais par rapport à lui, de qui il voulait se protéger. Sasha refusait de montrer ses faiblesses à Gwenaël, par peur que celui n'en profitât.
C'est alors que Gwenaël osa le faire. Il demanda quelle était sa relation avec Arthur.

Sasha avait la tête cachée par la carte. Cela valait mieux, car sinon, Gwenaël aurait vu à quel point il se sentait mal. Sasha réussit à ne pas trembler, mais il eut plus de mal à recouvrer un visage serein, celui qu'il montra par la suite à son camarade, comme si la question était anodine.
Or, elle était loin de l'être. Sasha se demandait comment Gwenaël faisait pour être si perspicace. Il ne comprenait pas son camarade, mais ce dernier l'effrayait pour diverses raisons, et sa capacité à mettre au jour les aspérités de son existence en était une. Pas un instant, il ne songea que Gwenaël pouvait être jaloux ; cela ne collait pas à l'image qu'il s'était faite de Gwenaël, et ce d'autant plus que Sasha était persuadé qu'il était hétérosexuel. Pas un instant, il ne songea que l'hypokhâgneux pouvait se sentir très proche d'Arthur. Il s'était déjà demandé s'ils étaient amis, et Sasha en avait conclu qu'ils s'entendaient bien, mais sans plus. Que Gwenaël n'appréciait pas forcément Arthur, mais qu'il ne pouvait pas le détester. Rien de plus.
Mais quant à sa relation... tout était plus trouble. Sasha était persuadé que Gwenaël ignorait tout de ses sentiments. Il fallait donc que la question soit innocente. Si Sasha n'était pas si égoïste, il aurait vu que la question avait gêné Gwenaël. Il aurait entendu le sous-entendu de sa formulation. Il n'en saurait rien. Il lui fallait désormais s'interroger sur une relation qu'il ne comprenait pas. La réponse qu'il donnerait à Gwenaël ne correspondrait en rien à ce qu'il pensait vraiment.

« Il est toujours aussi cool. Mais il prépare ses examens. »

Menteur. Ce n'est pas ça que tu voulais dire. Mais qu'importe, au fond, Sasha n'avait rien dit d'autre que le vérité. Arthur était effectivement occupé de son côté. Il aurait voulu plus le voir, mais il l'évitait en même temps. Le même refrain s'écrivait à chaque fois : il pensait avoir sa réponse, il ne l'avait pas. Voilà ce qu'il aurait dû dire à Gwenaël. Il aurait dû lui parler des nombreuses fois où Sasha se trainait comme un pantin jusqu'à l'appartement de celui qui hantait ses pensées. Lorsqu'il montait, son cœur battait fort parce qu'il croyait avec hargne à une révélation. Arthur lui ouvrait. Il était toujours le même. Sasha ne se sentait pas différent. Il ne portait pas de désir en lui. Néanmoins, cela n'était pas tout. Car il était obsédé par son ami. Il ne voulait rien d'autre que sa présence à ses côtés. Il ignorait si cela était vraiment de l'amour.
Et ses envies contradictoires, qui le prenaient quand il voyait Arthur. L'envie de le toucher et de s'enfuir. Celle de s'installer définitivement à côté de lui, ou bien de lui dire ses quatre vérités et de briser leur belle amitié. Il voulait qu'il aille bien, il ne voulait pas qu'il souffre. Mais en même temps, il voulait la paix. Et ça n'était jamais tout. Dans l'amas de ses sensations, Sasha ne parvenait jamais à trouver celles qui s'attachaient à Arthur, tant il était obnibulé par la relation.
Mais cela, comment le dire ?

« Au fait, je voulais te demander... tu as quelqu'un dans ta vie ? »

Sasha voulait à tout prix détourner le sujet. Il trouva qu'il s'y était pris d'une manière fort peu élégante. Mais son histoire avec Arthur prenait tant de place qu'il n'avait pas pensé à autre chose que l'amour. Et peut-être, au fond de lui, de manière très discrète, avait-il le sentiment inconscient que Gwenaël aimait Arthur. Mais cela, il n'aurait pu l'affirmer.

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Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume, Son cheval hennissant mâche un frein blanc d'écume, Un long sillon de poudre en sa course le suit. Quand il passe au galop sur le pavé sonore, On fait silence, on dit : C'est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit.

Victor HUGO, "Marche Turque", Les Orientales (1829)
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 30 Mar - 19:00

La question que venait de poser Gwenaël était essentielle. Elle le faisait suffoquer de jalousie. Elle l'obsédait. Il ne se passait pas un jour sans qu'il n'en vienne à se la poser. Elle le hantait. Le faisait souffrir. Le travaillait tant de l'intérieur qu'il avait l'impression de devenir une coquille vide... Pourquoi la vie était-elle si horrible ? Allait-il être condamné à ne jamais, jamais être aimé ? D'abord ses parents, et puis lui... lui, qui s'intéressait à un autre. Qui ne le voyait pas, qui ne savait rien de ce qu'il ressentait, qui ne le prenait que pour simple pote. Qui ne voudrait jamais de lui, au final. Il aurait tellement préféré qu'Arthur soit hétérosexuel. Cela lui aurait coupé tout espoir d'être un jour avec lui, mais au moins, cela n'aurait pas été de sa faute. Il n'aurait pu que se tuer, couper court à tous ses sentiments. Mais là, c'était virtuellement possible, et cette possibilité l'empoisonnait. La simple éventualité d'une relation le rendait fou, malade, complètement... désespéré. Et le pire dans toute cette histoire, c'est qu'il pouvait bien crever en solitaire, personne n'en aurait jamais rien à faire. Personne ne savait rien de ce qu'il ressentait. Ses blessures n'étaient jamais que des maux secrets, dont il ne pouvait jamais parler. La loi du silence pesait lourd. Qui savait au fond qu'il était attiré par les hommes ? Peu de gens. Et ceux qui savaient quel était le garçon qui le faisait à la fois vivre et mourir étaient encore plus rares.
Et Sasha ne savait rien, ne saurait rien. Sasha était de l'autre côté, il était celui qui lui faisait de l'ombre tant il prenait de la place. Sasha avait caché sa tête derrière la carte, et Gwenaël en avait fait de même, pour que son trouble ne se lise pas sur son regard. Il y avait peu de risques : voilà tellement longtemps qu'il se contrôlait, son visage avait de plus en plus de mal à exprimer de la sincérité. Innocence. Drame. Supplice. Tout se mélangeait, se confondait, on n'en voyait plus le bout. Tout se résumait à un souvenir. Des lèvres qui se posaient, mais pas sur les siennes. Un regard brillant, des yeux qui ne savaient plus que dire, car tout était emmêlé dans la tête. Des yeux qui ne le voyaient pas, mais un regard que lui captait. A lui donner envie de vomir, de se morfondre, de se jeter du haut du toit d'un immeuble.

Regarde-moi. Montre-moi que tu l'aimes. Montre-moi que je ne suis pas le seul à être obsédé par lui. Montre-moi qu'il en vaut la peine. Dis-moi tout, s'il te plaît. Ne me cache pas tes sentiments... je sais ce que c'est. Raconte-moi tout, ce que vous avez fait, ce que vous ferez encore, ce que vous vous dîtes. Je veux tout savoir. Je veux savoir combien de fois vous vous êtes à nouveau embrassés, qu'est-ce que cela te fait, quelle sensation c'est que de sentir tes lèvres contre les siennes adorées. Je veux savoir si vous avez franchi le cap, si vous l'avez fait, si vous vous êtes tout avoués. Je veux savoir ce que tu ressens quand ses yeux amoureux se posent sur toi. Quand il s'approche de toi, l'air de rien, et que tu respires son odeur. Quand son corps te frôle et que tu n'es plus tout à fait toi-même. Quand tu le vois repartir, parce qu'il y est bien obligé. Quand tu penses à lui. Quand tu rêves de lui. Quand tu parles de lui. Je veux savoir. Je sais ce que ça fait de l'aimer, mais je ne sais pas ce que cela fait que d'être aimé de lui...

« Cool. »
Alors voilà ce à quoi il se résume pour toi ? Juste cool ? Mais comment peux-tu dire une chose pareille, Sasha ? Ce que Gwenaël te demande est tellement plus grand, tellement plus fort, tu ne peux pas te contenter d'en faire un simple ami... Un aveu, voilà ce qu'il attendait de ta part. Un aveu qu'il redoutait tant, mais qu'il désirait en même temps. Il l'aime, plus que sa propre vie, il serait capable de faire n'importe quoi pour avoir un regard, un vrai, il est dingue de lui, et toi, tu lui dis qu'Arthur, celui qui lui fait tourner la tête, celui qui l'aliène, celui qui fait de lui cette loque avachie de travail et de sombres pensées, tu lui dis que celui-ci est juste COOL ? Gwenaël regarda Sasha avec stupéfaction et incompréhension. Alors ça, pour sûr, il ne s'était pas attendu à une telle réaction. Alors qu'il avait enfin eu le courage d'aborder le point sensible, voilà que celui-ci s'en défaisait très facilement, comme si la question n'amenait pas du tout à parler de choses sérieuses. Oh, il s'y attendait. Il ne pouvait pas répondre autrement que par une banalité. Mais, à le voir ainsi, caché derrière cette carte, il aurait presque cru...
Gwenaël était affreusement déçu.
Mais sa déconvenue ne s'arrêtait pas là. Sasha lui retournait la question. Lui, avait-il quelqu'un dans sa vie ? Le jeune homme le regarda de travers. C'est ça, Sasha, moque-toi de lui. Tu as parfaitement compris le sens de sa question, et tu ne trouves rien de mieux que de la lui retourner. Alors qu'il ne peut rien te dire. Pas à toi, pas à celui qu'il jalouse du plus profond de son âme. Le regard que Gwenaël lui lançait était éloquent : il n'avait pas envie d'en parler. Qu'est-ce-qui était pire : avouer qu'il aimait quelqu'un qui était déjà pris et n'en avait rien à faire de lui, ou avouer son homosexualité ? Admettre les deux, c'était trop lui demander. Cela dit, il ne pouvait pas s'en tirer à si bon compte : il n'aurait jamais réagi aussi violemment s'il n'avait pas eu justement quelqu'un en vue. Crétin, va. Tu vas finir par commettre une bourde. Gwenaël se ressaisit, et se composa un masque froid, comme il en avait l'habitude. Lui, aimer ? Peut-être, mais il ne fallait pas compter sur lui pour le dire haut et fort.

« Des attirances, rien de plus. Peut-être quelqu'un qui me plaît plus que d'autres, c'est vrai... mais ça n'aboutira jamais, donc ça ne sert à rien de fantasmer là-dessus. J'ai personne dans ma vie, moi. »

Il appuya bien le dernier mot en regardant Sasha droit dans les yeux. Histoire de lui dire : tu vois, j'ai compris pour toi, ça ne sert à rien de me le cacher. Gwenaël pensait savoir pour Sasha, et Sasha ignorait tout de ce qu'il ressentait. S'ils pouvaient s'en parler, ils seraient peut-être plus amis... Mais était-ce seulement possible ?
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 30 Mar - 22:53

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#6


Libéré de la question, Sasha pouvait désormais observer discrètement Gwenaël. Il n'avait pas vu la déception qui l'avait saisi, mais il entendait les rouages de son cerveau. Ce n'était pas un bon signe. Quoiqu'allait répondre Gwenaël, il n'était pas certain d'y trouver toute la réalité. Trop de non-dit de sa part également. Ce serait un grand vide qui se cacherait derrière des mots. Alors pourquoi parlaient-ils, si c'était pour dire si peu ?
Le fait de parler comptait plus que les mots qu'ils employaient. Le sens était secondaire, le fait disait tout. Ils exprimaient ce mal-être de leur vie, ce coin ineffable qu'ils ne parvenaient pas à soulever. Sasha lui aussi commençait à être déçu. Ils ne sauraient jamais ce qu'ils pensaient, ne se comprendraient jamais. Mais, au moins, à cet instant précis, dans ce restaurant atypique, perdus dans une foule anonyme, Sasha ne craignait pas Gwenaël, ni sa noirceur. Celle-ci s'était totalement dissipée dans l'ouragan des émotions.
Gwenaël ne dit rien et dit tout, pourtant. Des attirances. Voilà bien le mot. Le mot qui correspondait le plus à sa relation à Arthur. Une attirance. Qui cachait peut-être quelque chose, comme ce que sous-entendait Gwenaël. Mais puisqu'il ne savait pas, il ne parlait d'eux deux, mais d'une idée générale, plus abstraite. Ses paroles demandaient interprétation, ce qui n'était pas le fort de Sasha. On l'avait déjà vu avec une khôlle de français, où Sasha passait souvent à côté de la technique du texte pour se laisser porter par des impressions littéraires.

« D'accord. » répondit simplement Sasha, comme si cela n'avait aucune importance.

Le jeune homme reporta son attention sur sa carte... avant de se rendre compte qu'il était complètement passé à côté de ce que Gwenaël avait dit. Il se retint de frapper la table avec son poing. Il n'en voulait à personne d'autre que lui-même. Il s'attendait tellement à ce que Gwenaël répondît non qu'il n'avait entendu que la négation... mais cela voulait qu'il avait répondu oui.

« Tu es amoureux. » souffla alors Sasha sans y penser.

Il faillit en rougir, car il n'avait eu nullement l'intention de parler. Trop tard désormais, il lui fallait continuer. Gwenaël n'avait pas pu passer à côté. L'inquiétude revenait se nicher dans le ventre de Sasha, lui coupant presque l'appétit. Il ne trouvait plus les photographies si appétissantes. Avec un soupir, il reposa le carton sur la table et se tourna vers son camarade de classe. Il ignorait totalement comment celui-ci allait réagir. Pour autant que Sasha en savait, il pouvait très bien en venir aux mains. Il ne voulait pas prendre de risque.
Mais voilà. La curiosité dominait, rongeante.

« Alors comme ça, tu aimes quelqu'un ? Qui ça ? Je la connais ? »

Sasha n'avait pas pensé qu'il ne s'agissait pas d'une fille. Mais s'il avait été moins perdu dans son rapport à son propre cœur, il aurait peut-être vu ce que contenaient les cœurs des autres.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 30 Mar - 23:59

Extérieurement, il avait l'air normal. Peut-être légèrement hésitant, comme s'il ne voulait pas en parler. Qu'il était réticent à admettre que, oui, il pouvait éprouver des sentiments pour quelqu'un, lui aussi. Mais rien de plus. Il ne paraissait pas réellement troublé, extérieurement. Mais intérieurement, c'était un véritable feu d'artifice. L'embrouille totale. Un océan dans lequel il se noyait. Ses pensées volaient dans tous les sens. Les mots se mêlaient dans la tête. C'était comme lorsqu'il avait trop bu, en pire peut-être... parce qu'il était lucide, parfaitement conscient, et confronté à une situation désespérée. Il était sobre et avait l'impression de ne pas l'être. L'amour lui donnait le tournis. Le rendait malade, lui donnait envie de mourir, de quitter cette vie-là. Il ne savait même pas comment il faisait pour supporter tout cela. Pour supporter qu'un autre partage sa vie avec Arthur. Alors que son visage était impassible, son cœur était sur le point d'exploser. Il ne parvenait même pas à voir Sasha, non, il était aveugle à tout ce qui se passait autour de lui. Il entendait juste la sentence que Sasha avait énoncée, sentence qui le condamnait à une éternité de souffrance en solitaire. Tu es amoureux. Mais oui, je le suis, c'est pourtant si évident... Pourtant, il n'acquiesça pas. Ne fit même pas mine de répondre à cela. Pour quoi faire ? L'ampleur de son amour égalait celle de son désespoir... Il n'osa pas regarder Sasha dans les yeux. Il savait que celui-ci pourrait y lire un aveu qu'il n'était pas près de faire.
Les questions de Sasha étaient comme des piqûres de moustique. Elles ne faisaient pas grand mal, il n'en mourrait pas, mais c'était tellement désagréable... Il lui demandait de s'ouvrir alors qu'il ne désirait qu'une chose, c'était de taire ses sentiments. Taire ce que lui disait son fichu cœur qui était incapable de savoir ce qui était bon pour lui. Et puis, Sasha pensait que c'était une fille. Une fille ? Mais cela ne se voyait-il donc pas qu'il était gay... ? Non, vraisemblablement pas. Alors il cachait bien sa propre intériorité que même quelqu'un comme Sasha, qui le voyait tous les jours et qui avait l'occasion de le voir assez souvent en dehors des cours, n'avait pas deviné son penchant ?

« S'il te plaît, ne me pose pas la question. C'est... compliqué. »

Gwenaël releva lentement les yeux, une fois qu'il fut sûr que ceux-ci ne pouvaient plus le trahir. A force d'essayer d'instaurer un contrôle, il avait fini par faire taire son regard. Celui-ci était aussi inexpressif qu'à l'accoutumée quand il observa Sasha. Mais son cœur, lui, était toujours serré. Je ne peux pas te le dire. Pas alors que toi, tu refuses d'admettre ta relation avec lui. Pas de raisons pour que je me dévoile et pas toi. Il secoua la tête, doucement. Il ne voulait pas non plus se montrer méchant avec Sasha, mais il commença à parler d'une voix particulièrement sèche.

« C'est une histoire qui me rend malheureux comme les pierres, tu comprends. Je m'attache à quelqu'un qui ne pourra jamais me rendre son amour. Alors tu vois, amoureux ou pas, c'est pas ça qui compte. Ce qu'il y a, c'est que je peux pas m'empêcher d'y penser. Je préfère oublier tout ça. C'est pas pour rien que je suis en prépa alors que je suis un gros flemmard... »

On ne pouvait pas vraiment dire qu'il était un gros flemmard, c'était plutôt faux. Mais s'il se jetait à corps perdu dans ses études, s'il avait une culture considérable pour un mec de dix-huit ans, ce n'était pas pour rien. Il avait à oublier un souvenir. Le souvenir d'un baiser qui n'aurait jamais dû être sérieux. D'un baiser qui avait marqué le début d'une histoire. D'un baiser qu'il n'avait pas reçu, lui. Gwenaël n'avait pas l'air d'en vouloir à Sasha. Mais en cet instant, il le détestait cordialement.
Ce fut à ce moment-là que la serveuse arriva pour prendre leur commande de desserts. Et le jeune homme se rendit compte qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il allait prendre. Tout cela, parce qu'ils débattaient d'amour, un amour tourné vers le même homme, même si à aucun moment, cela ne venait dans la conversation...
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 15 Avr - 16:42

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#7


Imbécile. Incapable de comprendre les petits signes qui ne trompent pas. Tout ce que Sasha voyait, c'était que Gwenaël n'était guère concerné par la question. Nulle révélation luisant dans ses yeux. Oui, d'un aspect global, Gwenaël était calme. On aurait pu croire qu'il commentait, avec sa froideur habituelle, le temps qu'il faisait. N'eût été cette tension qui courait dans ses muscles. N'eût été cette gêne qui le faisait trembler et détourner le regard. Un engrenage silencieux tournait à toute vitesse dans sa tête, affolant ses fonctions vitales, tandis que Sasha, lui, ne voyait rien. Plus grave encore, il ne prit même pas la peine de se faire une opinion, ou d'essayer de savoir si Gwenaël allait lui répondre honnêtement. Étrangement, il ne doutait pas de l'honnêteté d'un homme qui lui faisait pourtant peur, comme si la noirceur de Gwenaël était trop profonde pour cacher encore quelque chose. Sasha attendait sagement, il attendait qu'on lui donnât les cartes pour analyser Gwenaël, sans se douter que son aveuglement ne lui permettrait certainement pas de percer les apparences.
Alors oui. Sasha est vraiment un imbécile heureux.

C'est pourquoi l'innocence du jeune homme fut mis à mal par la réponse de son nouvel ami. Il ne put s'empêcher d'émettre un « quoi » d'indignation, avant de se taire brusquement, se rappelant à qui il avait affaire. Profondément frustré, Sasha croisa les bras comme un enfant boudeur. Il détestait ne pas avoir la réponse sur un plateau et, si ça n'avait pas été Gwenaël, il aurait très certainement haussé le ton et proféré des absurdités.
Car, pensait-il, qui n'a jamais eu d'histoire d'amour compliquée ? L'amour était un risque, on exposait ses sentiments au risque de se faire poignarder en plein cœur, on prenait même le risque de se faire bercer d'illusions car on aime tant entendre qu'on nous aime qu'on n'essaie même pas de savoir si l'autre est honnête. Ce ne peut être pas être un acteur, dit-on. De par son expérience avec Arthur, Sasha savait à quel point c'était faux. Non, voulait-il répondre, on peut exprimer des sentiments honnêtes en les faisant passer pour faux. Il le faisait, parce qu'il était joueur, parce qu'il était allé trop loin et surtout... parce qu'il ne savait pas où aller. Et si seulement l'amour se contentait de cela ! Mais non, il fallait être deux, accepter les coups durs, laisser l'autre s'éloigner toute la journée avec l'espoir de le revoir intact. Alors, s'il y avait bien un mot qui accompagnait parfaitement « amour », c'était bien « compliqué ». Qu'on ne vienne pas remettre cela en cause.
Au lieu de cela, Sasha conserva le silence. Une part de sa frustration s'exprimait dans sa façon de lever les épaules, trop raide. Gwenaël paraissait presque inoffensif... mais cette impression se dissipa lorsqu'il croisa son regard. Froid. Sasha préféra rester sur sa frustation plutôt que de satisfaire sa curiosité. Il fit l'effort de se décontracter les muscles, en particulier ceux de sa mâchoire. Sasha semblait avoir retrouvé son calme, mais bien sûr, la peur de Gwenaël le retenait d'attaquer bille en tête.
Il ne comprenait pas pourquoi Gwenaël ne voulait pas lui parler, puisqu'ils étaient devenus des amis, à présent. Il ne s'agissait même pas d'un sujet grave, d'un thème récurrent de la noirceur Gwenaël. En un sens, voilà le test de leur nouvelle amitié. À présent, Sasha était au moins lucide sur un point : ils étaient en train de jeter les bases de leur nouvelle relation... et il n'était pas certain que celle-ci fût totalement amicale. Il n'y avait nulle honte à être amoureux, et surtout pas d'une personne ayant la sensibilité de son camarade. Gwenaël devait nécessairement être passionné. Il n'aurait pu en être autrement.
La voix de Gwenaël était sèche, quasiment accusatrice, alors qu'il finit par lui éclaircir la situation. Sasha ne put s'empêcher de frémir. À cet instant précis, la peur que le jeune homme éveillait en lui était plus forte que jamais. Il s'attendait à ce que Gwenaël se levât et tendît les mains vers lui pour l'étrangler. Ou pour lui enfoncer les doigts dans les yeux - quoique, cela ressemblait plus à une peur profonde de Sasha qu'à Gwenaël. Ou encore pour lui planter un couteau dans le ventre. Il détourna le regard, préférant ne pas répondre. Il voulait laisser se calmer les foudres de son camarade.

La serveuse intervint, leur demandant ce qu'ils désiraient commander. Ne lui prêtant guère plus d'attention que nécessaire, il commanda un sorbet à la poire et une glace au chocolat blanc. Il laissa Gwenaël se débrouiller avec la serveuse. Vengeance mesquine, Sasha ne fit pas le moindre effort pour l'aider à faire son choix. Cela lui laissait le temps de se reprendre. Il jeta un coup d'œil à son portable, constata que personne n'avait cherché à le joindre, grogna de dépit avant de rejeter l'appareil au fond de son sac. De toute façon, il ne servait à rien, ses contacts mettaient toujours un millénaire à répondre. Lorsqu'il se tourna vers Gwenaël, il put faire semblant d'être énervé à cause de cela.
« J'attends un appel de ma mère. » dit-il avec conviction.
Demi-vérité. Sa mère devait effectivement l'appeler, ce soir, prendre de ses nouvelles. En vérité, il avait seulement cherché un échappatoire. Personne n'avait eu la bonne idée de lui en offrir un.
« J'espère que ça viendra vite. » ajouta-t-il avec humeur.

La serveuse partit, les laissant à nouveau seul. Sur les nerfs, Sasha se crut obligé de briser le silence lourd de tensions contenues. Une main dans les cheveux pour se donner une contenance. Et le voilà parti pour répondre. Sa voix était calme, froide même, tandis qu'il jouait négligemment avec son verre - tout, plutôt que regarder Gwenaël.
« Tu n'en sais rien. Non, tu crois que l'amour n'est pas réciproque. C'est que t'as rien compris à l'amour, mon p'tit. Réciprocité ou pas, ce n'est jamais une affaire de sentiments. Que de l'initiative. Tu vas, tu lui dis que tu lui aimes, et hop ! T'as pris ton courage à deux mains et tu imposes le respect à son cœur. Ce qui compte, c'est ce que tu incarnes. »
Il laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :
« Si tu as de l'amour une image romantique, enfin... je veux dire, romantique, genre lamartinien & co... » Nouveau silence « T'es cuit, tout simplement. On ne sait jamais aimer. Jamais. »
Autant de pessimisme dans la bouche de Sasha, voilà bien quelque chose d'étonnant. Mais ce petit homme à la nature violente savait fabriquer son propre venin contre la vie. Lorsqu'il n'allait pas bien, il savait en faire un usage d'une précision machiavélique.
Être désillusionné et sans espoir qui ne s'autorisait pas à être sensible...

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il était une fois... Sasha
Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume, Son cheval hennissant mâche un frein blanc d'écume, Un long sillon de poudre en sa course le suit. Quand il passe au galop sur le pavé sonore, On fait silence, on dit : C'est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 15 Avr - 19:48

Il y avait ceux qui croyaient à l'amour. Qui pensaient que c'était une des plus belles choses qui pouvaient arriver à quelqu'un. Qui se persuadaient que cela pouvaient durer toute la vie, toute l'éternité même, pourvu que l'on prît la peine d'entretenir ses feux sacrés. Qui espéraient vivre cette sensation pleinement avant de mourir. Gwenaël était un romantique, on ne pouvait le nier. C'était un littéraire pétri de ces représentations idéalisées, poétiques : des images courtoises issues des premiers Romans, cette littérature courtoise qu'il avait toujours affectionnée et qu'il adorait toujours lire avec le même plaisir. Chaque lecture était une découverte, une entrée dans un monde de chaste passion, où le langage se dorait, car l'image était tout aussi belle que l'émotion que le texte cherchait à véhiculer. Tout cela était d'une beauté inouïe. Mais ce n'était pas le réel. Dans le roman, l'homme tombait amoureux de sa princesse, et en surmontant les obstacles qui se dressaient sur son chemin, il parvenait à conquérir son cœur, et à gagner sa main. Dans la vraie vie, Gwenaël ne pouvait pas s'empêcher de tourner ses regards vers un jeune homme inaccessible, d'une certaine manière froid comme de la glace. Dans le conte, ils se mariaient toujours, et avaient beaucoup d'enfants. Dans le monde vrai, tout futur paraissait impossible. Dans la littérature, l'amour finissait toujours par triompher. Dans la réalité, l'amour n'était qu'une simple donnée passagère qui ne provoquait que de la souffrance. Gwenaël aurait aimé avoir un cœur de pierre, être insensible à ce mystère de l'homme. Tout, même pardonner à ses parents, les supporter jusqu'à la fin des temps dans cet enfer que constituait le logement familial, tout plutôt que d'aimer sans avoir la moindre chance de recevoir quelque chose en retour. Son amour était stérile, il était condamné à se faner de lui-même, ou de grandir à l'en étouffer. Mais cela, Sasha ne le voyait pas, ne le comprenait pas. Tellement perdu dans sa propre définition de l'amour, dans cet océan de bonheur partagé, qu'il ne savait pas ce que c'était que de se sentir seul. Au fond, même entouré de tous ses amis, Gwenaël était toujours seul. Parce que personne ne saurait jamais lire le fond de son âme. Sasha croyait qu'il y avait de la noirceur dans les tréfonds, mais c'était tellement faux. L'obscurité qui habitait Gwenaël n'était qu'un voile qui empêchait la douleur de passer. C'était sa forteresse, son armure. Mais cela n'avait rien d'une arme dirigée contre les autres. Si quelqu'un devait mourir de cette noirceur, c'était bien lui-même.

Le dessert, et Gwenaël ne savait que choisir.
Sasha ne lui dit rien, se contentant de regarder de son côté. L'aurait-il vexé ? Gwenaël posa les yeux sur lui, l'observa un instant. Effectivement, il n'était pas comme d'habitude. La froideur l'envahit, comme une vieille ennemie sur qui vous pourrez toujours compter. Était-ce de sa faute s'il le vexait, alors que tout était l'erreur de Sasha ? Il n'avait qu'à ne pas poser de questions sur sa vie privée. Ne pas chercher à savoir si le cœur de Gwenaël était autre chose qu'une vulgaire pompe à sang. Il s'immisçait dans ce qu'il y avait de plus intime chez le jeune homme. Il ne pouvait pas s'attendre à ce que Gwenaël réagît bien. Certes, il ne pouvait savoir, pour Arthur, mais il devait bien se douter que, si Gwenaël ne parlait jamais de lui, c'était qu'il y avait une raison. Cela allait au delà de la simple pudeur, c'était une attitude, un mode de vie. Une autre armure, en quelque chose, qui se fondait bien avec son bouclier d'ombres. Le glaive de la curiosité ne saurait jamais le briser. Il fallait au moins une hallebarde. Gwenaël commanda son propre dessert sous l'œil indifférent de Sasha, qui regardait son portable. Il attendait un appel de sa mère. Le jeune homme ne répondit rien, mais curieusement, cela l'énerva. Comme s'il se sentait tout à coup blessé par Sasha, qui se refermait à son tour. Alors, c'était ainsi que cela allait tourner, entre eux ? Ils s'entendraient très bien, et dès qu'on parlerait de sentiments, ce serait la guerre ? Oh, c'était déjà la guerre ; la guerre froide. « T'inquiète pas, tu l'entendras sonner si elle t'appelle... » La voix de Gwenaël était lasse. C'était mieux ainsi, cela permettait de cacher la petite pointe de jalousie qu'il ressentait. Sa mère ? alors là, si elle l'appelait, cela tenait vraiment du miracle. Et en général, c'était plutôt hypocrite de sa part. Elle ne faisait que jouer à la maman parfaite, le temps d'une journée, quand cela la motivait. Tiens, bonjour mon chou, comment vas-tu, tu as passé une bonne journée ? Elle n'en avait rien à faire, au fond, mais elle ne s'en rendait même pas compte. Dans ces moments-là, elle croyait sincèrement aimer son fils, et s'étonner que celui-ci ne lui répondît que par de vagues réponses. Cela l'ennuyait. Il la détestait. Elle, son père, leurs jeux débiles, leur alcoolisme intermittent, leur incapacité à aimer une autre personne qu'eux-mêmes. Ils étaient juste là pour lui fournir l'argent nécessaire à sa survie, et surtout, pour l'embêter. Continuellement. Ils étaient un boulet qu'il devait traîner même quand il était loin d'eux. Il leur en voulait de ne pas lui avoir appris ce que c'était que l'amour. Ils n'étaient attachés à personne, comment faire comprendre à leur fils qu'il y avait quelqu'un, dans le monde, qui en valait la peine ? Gwenaël se contentait de regarder ses propres sentiments avec une forme de haine assez prononcée. Haine non contre Arthur, mais contre ceux qui n'ont jamais su l'aimer, qui ont fait de lui ce qu'il était. Et, bien sûr, haine contre lui-même.

La serveuse s'éloigna. C'était l'occasion pour Sasha de livrer sa propre conception, et Gwenaël faillit en rire. D'un rire sans joie. Comme si lui savait vraiment ce qui valait le mieux.... ce n'était pas lui qui s'intéressait à une personne déjà prise ! Forcément, pour Sasha, tout était plus simple - pensait Gwenaël. Il suffisait de dire ce qu'on pensait, c'était réciproque, et tout coulait. Sauf que cela ne fonctionnait pas comme cela. Jamais Gwenaël ne s'était attiré le moindre regard de la part d'Arthur. Il l'avait toujours vu comme un ami, ça ne changerait pas. Au contraire, se dévoiler ne ferait mettre que de la distance, là où il y avait de la proximité... Gwenaël supportait tant bien que mal les remontrances, mais... Au bout d'un moment, cependant, il finit par se sentir véritablement en colère. Essayant de refouler ses émotions, il répondit assez sèchement :

« Bien sûr, c'est facile à dire, pour toi, ça t'a jamais posé problème. Y'a jamais personne qui s'est mis en personne de ta route. Mais tu fais quoi quand l'élu de ton cœur est pris, hein ? Tu vas briser le bonheur d'un couple juste pour satisfaire le tien ? C'est égoïste. »

Gwenaël le regardait droit dans les yeux, son regard étincelant de fureur à peine contenue. Ah oui, c'était comme ça ? Il suffisait de se battre, et on avait ce qu'on voulait ? Mais Gwenaël ne pouvait pas se battre. Il n'avait pas de raison de le faire. Il ne pouvait pas se prétendre l'ami de Sasha et d'Arthur en cherchant à tout prix à les séparer. Même sans être au courant de cela, est-ce que Sasha ne pouvait pas le comprendre, à la fin ? Qu'il ne pouvait pas prendre l’initiative sans se faire des ennemis. Il était coincé, il ne pouvait pas bouger. Juste attendre, et souffrir en silence.

« Franchement, de quel droit tu te permets de juger ce que je fais dans cette histoire ? T'es même pas au courant des détails. C'est pas un amour de poète, c'est la vraie vie, et dans la vraie vie, quand les gens sont pris, ils sont pris. Tu vas pas les séparer comme ça. C'est facile à dire, pour toi, t'as jamais eu besoin de briser un couple pour être heureux. Tu crois que je pourrais encore me supporter si je le faisais ? Déjà que c'est pas facile de savoir qu'on n'est pas aimés, alors n'en rajoute pas... »

Toute la tension que ses amis avaient décelée chez lui se déversait subitement, quoique de manière fort contrôler. S'il n'avait pas été en public, en présence d'un hypokhâgneux, la scène aurait été toute autre. Gwenaël faisait encore l'effort de contrôler son langage. Parce que bon, quand on est en prépa, il paraît qu'on a un rang à tenir, et peu importe que ce ne soit qu'une connerie faite pour tromper le monde, on se doit de respecter les grands auteurs que l'on côtoie. Zola ne s'en serait certainement pas formalisé, c'était vrai, mais face à du Racine, c'était juste impensable. Et puis, le fait que Gwenaël contrôle sa langue montrait justement qu'il conservait la maîtrise de ses réactions. Il n'était pas en train de perdre tout contrôle, non, il avait trop l'habitude de se contenir pour cela. Qu'il en arrivât à ce point était déjà extrême, mais cela n'avait rien de choquant. Gwenaël avait tellement l'habitude d'ensevelir ses sentiments, de cacher ses véritables pensées, que même lorsqu'il n'y tenait plus, il n'arrivait pas à tout lâcher. Avec qui pourrait-il être totalement sincère ? Personne. Pas même sa sœur, et c'était pourtant son pilier, son soutien. La seule personne qui s'était véritablement intéressée à lui. Et Sasha ne savait tellement rien de lui, impossible de lui dévoiler le fond de sa pensée. Ce n'était jamais qu'une partie de sa colère qu'il déversait en l'instant. Sa fureur était tellement profonde, tellement douloureuse. En fait, elle était même mortelle.
Et il se haïssait tellement...
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Mar 16 Avr - 15:51

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#8


Il fallait croire que la conversation sur l'amour virait à la haine et au cauchemar. Sasha eut cette fois la lucidité nécessaire pour se rendre compte que ses paroles avaient profondément déplu à Gwenaël. Mais qu'on en arrivât n'avait rien d'étonnant, puisqu'il n'avait pas connaissance du quiproquo qui envenimait leur relation. C'est donc basé sur ses seules certitudes que Sasha entendit son camarade répliquer avec une intensité féroce. Il faisait des efforts pour ne pas exprimer sa colère, mais la tension de son corps était trop forte pour l'ignorer. Désormais, ils ne cherchaient plus à se ménager l'un l'autre, quoiqu'ils n'étaient pas totalement honnêtes ; ce discours théorique masquait leur expérience personnelle. Le jeu était lancé : il fallait que l'un l'emportât, sinon, ils finiraient fâcher.
Pendant que Gwenaël le traitait d'égoïste, Sasha prit le temps d'analyser la situation. Leur désaccord était trop profond pour que Sasha acceptât de se ranger à ses arguments même si, il le reconnaissait, il y avait une part d'égoïsme dans ce qu'il affirmait. Mais enfin, avait-on jamais vu quelqu'un ne pas se comporter en égoïste ? Et lui, Gwenaël, ne l'était-il pas ? À cet instant, Sasha pensa que Gwenaël n'était pas prêt à le découper en petits morceaux pour réduire sa colère. Non, il ne visait rien d'autre qu'à atomiser et néantiser Sasha, à le dominer par la parole... ce que le jeune homme détestait. Pour lui, ce que disait Gwenaël n'avait qu'une apparence de bon sens, parce qu'il voulait simplement pouvoir opposer quelque chose au réalisme froid de Sasha. Tout le monde croirait Gwenaël, mais au fond, qui des deux avait raison ? Le bon sens n'aurait pas suffi à le dire. C'est pourquoi Sasha était au delà de la peur. Il combattait avec les mots comme si sa vie en dépendait.
À côté d'eux, le vieux couple fronça les sourcils en remarquant leur airs coléreux. Là encore, ils se trompaient totalement sur la nature de la dispute. La femme s'avança vers son mari pour lui souffler que les deux convives se querellaient à cause de la serveuse rousse, qu'ils désiraient tous les deux. L'homme ne put s'empêcher de répondre que sa femme avait parfaitement raison, que c'était le bon sens même. Et pourtant, ils passaient à côté de la vérité.

« Mais tu parles encore de sentiments. Si l'autre est pris, un peu de réalisme, laisse tomber ! Moi, c'est ce que j'aurais fait à ta place. Si t'as des scrupules à briser un couple, c'est normal : c'est que tu dois aller voir ailleurs. Et ça ne demande qu'un effort de volonté. Désolé, t'as peut-être une volonté faible, dans ce cas. » grommela-t-il dans sa barbe.

Très provocateur, Sasha ne pensait pas aux conséquences. Il n'aurait jamais dit cela s'il n'avait pas eu envie d'enfoncer profondément Gwenaël dans sa misère noire, quitte à se salir les mains. Les scrupules viendraient après, lorsque Sasha serait calme et se rendrait compte de ce qu'il avait dit. Mais pas maintenant. Et surtout pas alors qu'il appliquait lui-même ce constat : Sasha renonçait toujours, plutôt que de s'engager. S'il avait eu le courage d'aborder Arthur, il l'aurait fait. Mais non, il avait préféré rester dans son coin. Tout plutôt que de prendre un risque. Au fond, les reproches qu'il adressait à Gwenaël n'étaient rien d'autre que le reflet de lui-même.
Comme il fallait s'y attendre, Gwenaël n'apprécia pas et se mit à exploser. Sasha se rendit compte qu'il n'avait pas écouté ce qu'il lui avait dit. Ou peut-être n'avait-il pas parlé assez fort. Aucune importance, parce qu'il devenait vraiment violent. Des reproches plus forts encore, et l'accusation de se faire juge de ce qui ne le regardait pas. Sasha aussi s'énervait. Jusqu'alors, il s'agissait de théorie, mais ici, Gwenaël avait exprimé une critique personnelle de Sasha. Il avait mis le doigt sur son intransigeance, ce côté rigide qu'on ne soupçonnait pas chez un littéraire. Sasha posa son verre, pour bien se concentrer. Il fit attention à répondre avec fermeté et de façon intelligible.

« C'est toi qui me juges, pas l'inverse. Bien sûr que je ne suis pas au courant des détails, mais si tu étais moins nombriliste, tu aurais peut-être remarqué que je viens de te dire de laisser tomber. Et de toute façon, je ne t'ai jamais dit qu'il fallait briser un couple. D'ailleurs, est-ce que tu le connais, leur couple ? Est-ce que tu sais si c'est du sérieux, ou si ce n'est pas pour te rendre jaloux ? Tant que tu ne le sauras pas, ne viens pas m'accuser de méchancetés pareilles. Et sinon, comme je te l'ai dit y a même pas cinq minutes, tu laisses tomber. Et si tu ne veux pas, c'est que tu crois encore à l'amour romantique. »

La voix était froide et refermée. Sasha s'était emmuré dans une coque lisse qui ne devait pas laisser d'asperités à Gwenaël. Trouver la vérité ou renoncer. Voilà quelles étaient les deux alternatives. Et cela expliquait aussi sa propre situation. Il ne voulait rien faire tant qu'il ne saurait pas la vérité, mais il ne savait pas qu'en faisant cela, il se vouait à l'inaction. Et, quoi qu'il en dise, il ne renoncerait jamais totalement à Arthur, pas tant qu'il n'aurait pas une preuve, tête comme il était. Cependant, il ferait semblant de ne plus y tenir.

« Sois pragmatique, mon vieux. »

Sasha n'avait plus rien à dire. Sa voix s'était tue. Tout son dernier effort avait été de faire en sorte de ne pas la briser. Il se sentait vidé, presque anéanti. Oh, oui, Gwenaël avait réussi à tirer de lui sa force vitale. Pour eux, il n'aurait plus eu envie de se battre, seulement de se laisser tomber sur sa chaise, fermant les yeux, puis glissant dans le néant d'âme. Il en avait assez de réfléchir, de défendre ses idées - il faisait tout le temps cela en classe, il s'en lassait vite. Sasha était près d'abandonner.
N'eût été ce couteau fin et invisible qui reposait sur sa gorge et l'empêchait de respirer.
Il fallait qu'il l'emporte. Tout simplement.

« Bon sang, il fait trop chaud ! » se plaignit-il.

Bien sûr, Sasha.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Mar 16 Avr - 17:46

Gwenaël aurait pu accepter beaucoup de choses, même de la part de quelqu'un qu'il n'appréciait pas trop. Il avait tellement l'habitude d'être négligé, d'être considéré comme une chose, ou d'être tout simplement oublié. Il ne s'en plaignait pas. Il était vrai que ce type de discours aurait pu être largement abondant, tant son sentiment d'abandon le faisait souffrir ; mais s'en était-il jamais ouvert à quiconque ? A personne. Gwenaël avait fini par accepter passivement que cela faisait partie de son sort. Certaines personnes étaient destinées à mourir jeune, ou à avoir des milliers d'amis sans qu'aucun n'en vaille vraiment la peine. Lui était destiné à se sentir seul. Aussi, quand Sasha lui disait de juste laisser tomber... hé bien, c'était dur, mais c'était quelque chose qu'il parvenait à avaler. C'était difficile, il aurait du mal à adhérer tranquillement et pleinement au fait de tirer une balle sur son bonheur. La solution présentée était bien celle que Gwenaël comptait prendre, même si oui, comme le disait son ami, il pensait encore par ses sentiments. Il était prêt à tout laisser tomber, et en même temps, son cœur le retenait. Parce que l'amour, c'était franchement stupide et inutile. Et en plus, c'était moche à voir. Gwenaël n'arrivait plus à supporter les gens qui s'embrassaient devant lui. Cela lui rappelait des souvenirs douloureux. Il observa les lèvres de Sasha discrètement, comme s'il regardait leur courbure particulière à chaque fois qu'il prononçait un son. Lèvres impures, mais chanceuses. Pourquoi n'était-ce pas les tiennes ?

« Je cherche pas à tout casser, arrête, je vois bien que ça sert à rien. Alors, même si tu n'as pas l'air de comprendre, j'ai abandonné tout espoir que ça marche un jour. Je me suis abonné au malheur, tu sais, c'est un super mag', on a envie de se pendre quand on le lit... »

Espèce de littéraire, va. Gwenaël affichait un grand sourire ironique. Ses yeux n'étincelaient pas de joie. Il n'avait pas conscience que le couple, là-bas, avait remarqué qu'ils se disputaient, lui et Sasha. Et, s'ils avaient deviné le thème de la dispute, ils n'en devinaient pas la teneur. Évidemment. Ils ne savaient pas ce que cela faisait comme effet, quelques mois en hypokhâgne, sur un jeune cerveau fragile. Des ravages. Et en même temps, cet oubli de soi-même, cette mise entre parenthèses de sa vie, Gwenaël adorait cela. Il avait découvert une raison de vivre. Enfin, autre que cette fichue histoire avec Arthur. C'était un peu le but de sa tentative suicidaire. Même si les études ne pouvaient pas calmer toutes ses ardeurs, du moins elles parvenaient à canaliser son énergie. Sa haine se transformait en carburant, il en faisait quelque chose d'infiniment positif.
La colère qu'il ressentait était toujours là, prête à jaillir, à se dire.

« J'ai pas une volonté faible, j'ai des sentiments, ça se contrôle pas. Et puis mince, tu savais même pas que j'étais amoureux avant aujourd'hui, alors ne fais pas mine de croire que je me laisse guider par mes sentiments... »

Oui, cela aurait pu en rester là. Sa colère aurait pu s'éteindre, la dispute se tassait, et on n'en parlait plus. Mais pour cela, il fallait que l'un des deux s'écrasât. Sasha avait décidé que ce ne serait pas lui. Et Gwenaël, en entendant ce que Sasha lui disait, ne pouvait pas le faire non plus. Ça aurait été faible de sa part, pour le coup. Est-ce qu'il se rendait compte de ce qu'il affirmait ? C'était tout simplement injuste ! D'accord, Gwenaël était peut-être nombriliste de ce point de vue là, il était forcé d'admettre qu'en matière d'égoïsme, il était loin d'être le dernier de la classe... Mais tout de même, il y avait des limites. Et Sasha qui osait prétendre que ça ne pourrait être que pour l'embêter, lui ! Franchement ridicule. Pas besoin de cela pour le rendre jaloux, il suffisait d'avoir une famille normale, ou un meilleur ami, ça suffisait aisément. Et puis, Sasha ne s'était rendu compte de rien, c'était bien une preuve que ce n'était pas pour le rendre jaloux. Évidemment, pas un instant Gwenaël ne doutait de la véracité de leur relation. Pour lui, ça se voyait gros comme une maison, que ses deux-là s'entendaient parfaitement.

« Sauf que j'en suis sûr. Je les ai vus, et ça m'a fait mal. Voilà, content que je te révèle tous mes petits secrets ? »

Gwenaël serra les poings, réduisant en même temps sa serviette en un boule froissée. Il en avait déjà trop dit, il le savait, et comme d'habitude, dès qu'il dévoilait un peu trop de choses personnelles, il se sentait mal. La colère le dérangeait bien moins que ce sentiment de se mettre à nu, chose qui lui avait paru toujours très inutile. Surtout avec Sasha. Il y avait encore des personnes, bien rares, avec qui il aurait accepté de se risquer à quelques confidences. Cela l'aurait dérangé, mais à force, il s'y serait fait. Mais avec Sasha, il avait l'impression que cela n'allait pas. Comme si celui-ci, à force de réprouver ses idées et de lui dire comment faire, essayait de le pousser à en raconter plus. Sasha était peut-être de ses grands manipulateurs qui parvenaient à reconstituer les détails les plus petits d'une histoire quelconque, rien qu'en poussant à bout leur victime. Que ce soit le cas ou pas, le résultat était le même, et Gwenaël n'avait plus qu'une chose à faire : se taire.
Sauf que Sasha sortit pile le mot qu'il ne fallait pas prononcer.
Pragmatique. Comme si on pouvait être pragmatique quand il s'agissait d'Arthur. Être pragmatique, c'était risquer d'être inhumain. C'était une hérésie effroyable. Et surtout, cela énervait Gwenaël. Pragmatique ? Mais ça sonnait presque comme une insulte à ses yeux. Gwenaël était porté sur la sensibilité, le caractère humaniste des choses. Le pragmatisme sonnait à ses yeux comme une extension de cette effroyable pensée qu'était l'utilitarisme...

« Mais c'est horrible, ce que tu dis. Être pragmatique... ça veut dire quoi, supprimer quelqu'un dès que ça ne va plus comme je le veux ? dès que ce n'est plus bon pour moi ? T'es un peu radical, toi... »

Il ne développa pas, attendu qu'il était censé la fermer et ne pas trop en dire, mais il faisait bien comprendre que la sentence de Sasha lui déplaisait énormément. Sa désapprobation se lisait dans son regard.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 27 Avr - 14:38

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#9


De toute façon, Gwenaël ne comprenait rien et ne voudrait jamais comprendre. Sasha eut l'intuition du regard que son camarade portait sur lui, et ce n'était pas très beau. Un être froid et machiavélique, égoïste de surcroit, qui n'avait d'autre but que de dominer, de régner, et de blesser le cœur des gens. La question était de savoir si Sasha était ainsi. Il aurait tant aimé pouvoir dire que non, en niant tout ce qui ne lui convenait pas, sous prétexte qu'il était capable de faire de lui-même un portrait négatif. Après tout, on pouvait croire qu'il était objectif lorsqu'il se disait faible, indécis, capricieux, détaché, quasiment froid à l'égard des autres, et même envers la personne qu'il aimait le plus au monde. Et tous ces traits de caractère étaient très certainement vrais. Alors fallait-il alourdir le tout par d'autres critiques plus acerbes encore ? Il aurait été juste de dire oui. Mais cela aurait été injuste en même temps, car cela enfonçait Sasha, lui cachant encore plus ses quelques qualités, celles qu'il devait faire émerger avec toute sa force disponible. Il n'avait rien contre le fait d'avoir un côté sombre, si ce n'est qu'il voulait choisir quel était ce côté. Il préférait se voir faible plutôt que destructeur, et ce parce qu'il avait tellement peur de blesser les autres qu'il aurait préféré ne pas être capable de les aimer. Sasha renonçait volontiers à la puissance.
Mais que faire lorsque celle-ci était plus forte que lui ?

Qu'il le veuille ou non, Sasha était bien cet égoïste que Gwenaël décrivait, puisqu'il ne voyait pas les sentiments qui animaient son camarade. Son égocentrisme l'empêchait même de voir le vieux couple qui les avait choisis comme sujet de conversation. Il aurait voulu abandonner face à son ignorance, et l'accepter... mais là était son point faible. Il pouvait reconnaître toutes ses erreurs, se mettre dans la plus grande faiblesse, prendre les plus grands risques, la seule chose qu'il ne pouvait pas admettre, c'était ignorer. Rien d'étonnant de la part d'une éponge à savoir, mais si paradoxal pour décrire un jeune homme dont la vie était structurée par son ignorance.
Il eut beau boire tout son verre, Sasha ne parvint pas à se débarrasser de la sensation de chaleur que lui procurait l'énervement. Il faillit reposer son verre avec trop brusquerie, et se retint au tout dernier instant en espérant que Gwenaël ne le regardait pas faire. Dans sa tête, le mot « radical » - l'adjectif qu'avait employé son camarade pour le décrire - tournait dans tous les sens, se heurtant aux cadres bien définis de sa pensée. L'impression qu'il se trompait sur un point le titillait. Il savait que ce n'était pas sa vision, mais quelque chose de plus essentiel. N'y tenant plus, Sasha se leva alors que la serveuse apportait le dessert.

« Je reviens » gronda-t-il sourdement en attrapant au passage son téléphone portable, qu'il leva par la suite pour indiquer ce qu'il allait en faire.

Il traversa le restaurant à pas lourds, et si Gwenaël l'avait suivi, il se serait mis à courir. En plus de cela, Sasha commençait vraiment à transpirer à grosses gouttes. Énervement, chaleur, déboussolement... il en avait la tête qu'il tournait. Sa main trembla lorsqu'elle s'aggripa à la poignée. Derrière lui, le vieux couple prédit qu'il était sorti vaincu de l'affrontement, qu'il n'aurait jamais la jeune serveuse, et s'ensuivit une discussion sur les mérites physiques comparés des deux amis, pour voir si la jeune femme avait fait le bon choix. Pour eux, la discussion était rude car chacun en préférait un en particulier, et ils le défendaient avec force arguments.

La porte se referma, atténuant les bruits du restaurant. Sasha se rendit compte qu'il aurait dû prendre une veste, car il faisait encore froid à l'extérieur. La chaleur ne persista pas bien longtemps, ce qui lui permit de retrouver son calme. Il était désormais certain de ne plus jamais vouloir aborder la question sentimentale avec Gwenaël. Il était évident qu'ils ne s'entendraient jamais sur le sujet.
À ce moment-là, son portable vibra brièvement dans sa main. Sasha sourit. Il était heureux car cela lui offrait le prétexte idéal pour sortir en vitesse du restaurant, mais il espérait un message d'Arthur. Lorsqu'il pianota pour trouver l'expéditeur, quelle ne fut pas sa déception quand il remarqua qu'il n'avait reçu qu'une vulgaire publicité. Il ne prit même pas la peine de la lire. Alors qu'il s'apprétait à ranger son appareil dans la poche, Sasha se dit que c'était le moment idéal pour envoyer un message à Arthur, pour lui avouer ses sentiments.
Il ouvrit son répertoire. Arthur y figurait en bonne place, évidemment. Aux yeux de quiconque, rien n'indiquait que ce numéro avait tant d'importance pour Sasha. Ce n'était qu'une simple suite de chiffre associé à un unique nom, Arthur. Pas d'autres précisions, pas d'image associée, rien. Le tout était si sobre que cela en devenait significatif. Dans son déni, Sasha voulait accorder le moins de place possible à son meilleur ami. Mais en voyant ce triste nom dans une liste de numéros, le jeune homme ne put s'empêcher d'éprouver une certaine tristesse face à ce nom aride. Il sentait bien qu'il était temps de changer. Ainsi, il ouvrit un message, pour lui dévoiler ce qu'il avait sur le cœur.
Malgré toutes ses bonnes intentions, Sasha fut bloqué devant son écran. Il avait bien sûr des tonnes de choses à dire à celui qui occupait ses pensées, mais rien de profondément essentiel, donc rien de ce qu'il fallait lui dire à cet instant. Sasha ne trouvait pas de mots pour décrire son cœur. Il avait songé à un bref « je t'aime », mais il avait compris que c'était inapproprié : d'abord, il n'était pas certain d'aimer Arthur, même s'il y pensait souvent, et surtout, comment lui faire comprendre qu'il était sérieux, qu'il ne se moquait pas de lui ? De toute façon, les mots ne parvenaient pas à franchir ses doigts. Il aurait pu plus facilement lui dire qu'Arthur lui manquait, cela aurait été parfaitement approprié. Mais trop sérieux. Sasha voyait que l'implication était encore plus grande que pour la première formulation tant elle collait à la réalité. Il commença alors à taper : « Je crois que je » avant de s'arrêter brutalement, l'inspiration partie. Non, il ne pouvait pas faire cela. Alors qu'il s'apprêtait à libérer les sentiments de son cœur, Sasha les avait rattrapés comme des oiseaux échappés du nid. Comment voulait-il donc arriver à quoi que ce fût s'il n'était pas sincère ?
Peut-être aurait-il dû être sincère avec lui-même, pour commencer.
Il ferma le message sans l'envoyer, puis rangea son portable dans la poche. Une autre fois, peut-être.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Dim 28 Avr - 17:15

Gwenaël avait pensé que la dispute s'arrêterait là. Que Sasha allait reconnaître que sa solution n'était pas la bonne. Le pragmatisme était contraire à ce que l'humanisme auquel on les confrontait tous les jours enseignait. Non, il ne fallait pas commencer à aller dans cette direction. Il pensait donc que Sasha allait vite se défaire de cette opinion, et se ranger du côté du bon sens. Mais non. Celui-ci se contenta de se lever sans s'expliquer, simplement « je reviens », avant de le laisser là, tout seul. Gwenaël le regarda d'un air effaré, puis observa son dessert. Devait-il le manger alors que Sasha n'avait pas encore touché au sien ? Non, sans doute pas. La colère le prit. Allons bon, est-ce qu'il devait vraiment supporter cela de la part de Sasha ? Celui-ci détestait-il donc tant être avec Arthur que cela lui semblait insupportable que l'on pût parler comme Gwenaël ? Le jeune homme observa l'entrée du restaurant d'un air aigre et incendiaire. A la table d'à côté, le couple se regarda, ne comprenant décidément rien à leur vigueur. Quand même, ce n'était pas si difficile de bien se tenir à table et de ne pas draguer la serveuse ? La femme pesta. Ces jeunes se croyaient au théâtre pour faire autant d'entrées et de sorties ? Et vas-y que je vais aux toilettes, ou que je sors... Non, vraiment, il fallait arrêter de lire des livres, c'était vraiment mauvais pour leur santé mentale.Voyez le mauvais exemple que les gens en tiraient. Quelques vers de Racine imprimés dans leur cerveau malléable, et une simple histoire devenait une tragédie, dont l'issue ne pouvait être que la mort. Qu'ils étaient fatiguants, donc, ces jeunes qui lisaient trop de tragédies raciniennes, trop de drames du genre sérieux, trop de mauvais théâtre contemporain ! Elle s'énerva tellement que Gwenaël la regarda pour la première fois, surpris, absolument pas conscient d'être un des objets de sa fureur. Sa dame se renfrogna et ne dit plus un mois. En tout cas, on pouvait être sûr de ne plus revoir ce couple dans ce restaurant. Il était vraiment trop mal fréquenté.
Le jeune homme attendit que son camarade revînt. Il ne présenterait pas ses excuses, et il y avait fort à parier que son ami ne le ferait pas non plus. Il valait mieux enterrer cette histoire tant qu'ils n'en parlaient plus, et oublier. Gwenaël ne tenait pas à parler de sentiments. Les sentiments, c'était un truc bien mièvre qui ne servait qu'à oublier que la vie était dure et cruelle, voilà tout. Il fallait compter sur la vie pour adoucir les tourments qu'elle envoyait à l'homme. Voyant que Sasha ne revenait pas, Gwenaël eut peur que celui-ci fût parti sans payer. Cela ne lui ressemblait pas, mais comment pouvait-il en être sûr ? Il n'avait jamais connu Sasha comme cela, d'autres choses auraient pu lui échapper... Il prit donc l'initiative de lui envoyer un texto. Il tapa rapidement : Tu viens prendre le dessert ?, impersonnel, qui laissait entendre qu'il n'était pas question de revenir sur ce qui les avait divisé. C'était dommage de gâcher ainsi un si bon déjeuner... Gwenaël rangea son téléphone et croisa les bras. Il pensait attendre sans rien faire quand tout à coup, une silhouette se pencha sur la table en criant son nom. Cela acheva la dame à côté, qui crut que Gwenaël avait une copine qu'il pensait tromper avec la serveuse... quelle horreur. Ce en quoi elle se trompait. Cette jeune fille n'était rien d'autre qu'une amie de Gwenaël. Pas une amie intime, bien sûr, car Gwenaël en avait très peu. Mais elle avait été plusieurs fois dans sa classe au collège avant de s'orienter vers un lycée privé, alors que Gwenaël était allé dans le secteur public. Ils avaient cependant continué à se voir, le temps de quelques fêtes ; elle faisait partie de ce cercle d'amis que Gwenaël ne partageait pas avec Sasha et Arthur, des amis qui ne connaissaient que son côté festif et pas son côté intello.

« Qu'est-ce que tu fais ici, Amandine ? »
« Mon copain m'a invité ici, expliqua-t-elle avec des yeux brillants. Ça fait un an qu'on est ensemble. »

Et elle lui désigna un charmant jeune homme - très charmant, aux yeux de Gwenaël - qui leur fit un signe de la main. Il n'avait pas l'air de s'inquiéter de voir sa copine parler à un autre. Pourtant, il ne savait pas que Gwenaël était gay, personne ne le savait dans son entourage. Sans doute était-il d'un naturel peu jaloux, ou ne voyait pas dans ce vieil ami un obstacle véritable. Gwenaël préférait qu'il en fût ainsi. Il détestait les garçons jaloux, qui ne comprenaient pas qu'il s'intéressait moins à leur copine qu'à eux.

« Un ami de la prépa m'a invité pour le déjeuner. Des fois, on est rejoints par un autre. Enfin, tu vois, on se prend du bon temps au lieu de travailler, le mal absolu... »

Le rire d'Amandine fut sincère. Elle avait beau savoir que Gwenaël était en prépa, elle avait toujours du mal à le voir travailler. Comme si cela ne correspondait pas à l'image qu'elle se faisait de lui. Que voulez-vous, on cache des choses à bien des gens. C'est à ce moment-là que Gwenaël aperçut Sasha revenir vers la table. Il le désigna à Amandine.

« D'ailleurs, le voilà qui arrive. »

Gwenaël se composa un visage de façade amène, histoire de cacher qu'il y avait eu une dispute juste avant. Hélas, c'était sans compter sur la présence de cette Amandine, qui promettait de raviver la tension entre les deux garçons...
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Jeu 9 Mai - 15:42

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#10


À présent, le jeune homme ignorait ce qu'il convenait de faire. Il regrettait de n'être pas plus doué en relations sociales, car il aurait eu plus d'assurance à ce moment précis. Puisque la colère était retombée, Sasha était quelque peu perdu dans les civilités. Il eut à peine la présence d'esprit de se chercher une excuse. Il ne se voyait pas dire à Gwenaël qu'il s'était senti mal : cela le ferait passer pour un délicat aux yeux du jeune homme mystérieux. Pourtant, ç'aurait été logique : avec un tel rythme de travail, il fallait bien s'attendre à ce que Sasha accumulât plus d'énergie négative que de raison, et que sa santé en prît un coup. Seulement, sa fierté masculine l'empêchait de se rabaisser à reconnaître ses faiblesses. Mieux valait faire croire qu'il faisait bravement face à des problèmes insolubles plutôt que d'assumer son impuissance face à des problèmes qui mettaient à mal sa virilité.
Il fut surpris par son téléphone, qui vibra brièvement. Sasha espéra un message d'Arthur, mais il n'y comptait pas trop, si bien qu'il ne fut pas déçu lorsqu'il vit le nom de Gwenaël s'afficher sur l'écran. Son camarade lui demandait s'il comptait manger son dessert. Les lettres qui se découpaient sur l'écran rendait le message plus impersonnel que jamais, et d'une froideur encore plus grande que ce à laquelle il était habituée. Sasha tournait le dos au restaurant, et pourtant, il avait l'impression de faire face à une accusation, comme si Gwenaël s'adressait à un gamin récalcitrant et colérique qu'il fallait éduquer. Le jeune homme ne put s'empêcher de se sentir mal à l'aise, quand bien même il se doutait que les deux nouveaux amis n'allaient pas reparler de l'incident lorsqu'il rentrerait à nouveau. C'était le point positif. Le négatif, c'est qu'ils venaient de définir très clairement leur relation : amis par défaut, parce qu'ils n'avaient personne d'autres avec qui traîner pendant les heures de cours, mais au fond, deux âmes incompatibles qui risquaient fort de ne jamais se mettre d'accord sur des sujets vraiment importants.
Sasha inspira un bon coup, regrettant pour la première de ne pas être fumeur pour prolonger légitimement sa sortie. Une telle envie ne lui était jamais venue, pour la simple et bonne raison qu'il n'aimait pas l'idée de mourir à petit feu. Il était trop attaché à sa santé, à ses études, et à Arthur, pour prendre le risque de mourir avant trente ans. Et puis, le jeune homme aimait le froid, il trouvait donc que la cigarette était incompatible avec sa nature. Cependant, il comprenait à présent qu'elle donnait une contenance à tous ceux qui hésitaient. Il se dit qu'il verrait les fumeurs d'une autre façon, désormais.

Poussant la porte du restaurant, Sasha s'était fait à l'idée qu'il allait devoir oublier ce qui venait de se passer. Le froid avait rendu son visage rouge, ce qui aurait été assez comique si un pli sérieux ne barrait pas son jeune front. Il s'arrêta à peine, le temps de frissonner un bon coup et de se frotter les mains pour se réchauffer... lorsqu'il vit quelque chose qui le força à continuer cet arrêt quelques temps. Le serveur qui rangeait quelques menus du restaurant dans leur alcôve ne le remarqua pas avant de vouloir repartir... et de percuter Sasha, offrant à ce dernier l'excuse idéale pour s'attarder quelques secondes supplémentaires sur le seuil de la porte. L'hypokhâgneux n'en croyait pas ses yeux.
La scène qui se déroulait devant lui lui semblait surréaliste. Sasha se demanda combien de temps il s'était absenté pour que Gwenaël eût le temps d'inviter une jeune fille à leur table. Il aurait juré que cela ne faisait pas cinq qu'il était sorti, mais il était prêt d'en douter. En tout cas, une chose était certaine, ils se connaissaient très bien, puisqu'ils se souriaient comme de vieux amis. Pour la jeune fille, c'était même pire, car elle avait visiblement le visage d'une jeune personne amoureuse. Sasha n'avait pas vu celle-ci désigner l'élu de son cœur à Gwenaël, pas plus qu'il n'avait remarqué ce jeune homme trop séduisant pour être assis seul à une table - mais Sasha n'avait pas assez d'expérience sur les hommes pour savoir que c'était suspect. Il était trop loin pour entendre ce que son camarade glissa à son amie, mais il remarqua très bien qu'elle répondit par un rire doux et sincère. Puis Gwenaël l'aperçut, mais pour Sasha, ça n'avait aucune importance. Il acheva rapidement de faire ses excuses au serveur, qui paraissait horriblement gêné d'avoir bousculé un client. Puis Sasha s'avança vers sa table d'un pas lourd, encore choqué par ce qu'il venait de découvrir.

Gwenaël m'a menti. Je n'en reviens pas. Il m'a menti... Sasha retournait dans sa tête cette nouvelle vérité. Il pensait sincèrement que Gwenaël sortait avec Amandine, mais qu'il refusait de le lui dire... mais pourquoi ? Ils n'étaient amis que depuis peu et avaient du mal à s'entendre, mais enfin, de là à lui mentir avec tant de vigueur... c'était impensable pour Sasha. Toutes les preuves accablaient Gwenaël : le visage recomposé qu'affichait son camarade, pour cacher la dispute qui venait de se dérouler, mais qui, selon l'hypokhâgneux, visait à cacher les sentiments qu'il ressentait ; l'air amusé d'Amandine, et ses yeux pétillants ; la complicité qu'il y avait entre eux, et que Sasha n'aurait pu constater avec personne, trop habitué à voir le comportement de Gwenaël face à des gens qui tournaient autour de leur triangle amoureux... Tout cela énervait Sasha, bien plus que l'impression qu'il avait que son camarade avait pensé qu'il ne reviendrait pas et voulait inviter à la place sa belle amoureuse.
Mais pourquoi ? Pourquoi Gwenaël se comportait-il ainsi ? Pourquoi ne lui faisait-il pas confiance ? Pourquoi conservait-il cette foutue réserve qui n'avait pas lieu d'être ? Et surtout, pourquoi menait-il Sasha en bateau ? Car s'il y avait bien une chose que le jeune homme détestait, c'était d'être trompé.

« Non mais ça va pas ? » lança immédiatement Sasha en revenant près d'eux, avant même de laisser l'occasion à Gwenaël de faire les présentations. Son ton avait été plus brusque que prévu. Il ne se doutait pas que la vieille dame s'en trouva renforcée dans sa conviction que son camarade voulait tromper sa petite amie.

Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à un accueil aussi glacial. Sasha ne fit pas un geste vers sa chaise, montrant clairement, par sa posture raide et ses muscles tendus, qu'il n'était absolument pas satisfait de les voir ainsi. Il les avait clairement pris au dépourvu. Mais pendant Sasha se tenait là, l'air accusateur, les deux jeunes gens reprirent leurs esprits, bien décidés à ne pas se laisser faire par un demi-polonais agressif.

« T'inquiète pas, je ne voulais pas te voler ton dessert. » répondit tranquillement la jeune fille, qui avait bien compris que Sasha pensait que Gwenaël voulait le remplacer par elle, mais qui ignorait tout de ce que pensait le jeune homme et de la scène qui avait eu lieu quelques instants plus tôt.

Mais ce que Sasha ne se doutait pas non plus, c'était la tournure que prenaient ses pensées à elle. Ses yeux étaient devenus brillants, comme si elle avait finalement découvert quelque chose d'absolument essentiel sur eux deux. Manifestement, elle faisait la même confusion que Sasha, mais sur les deux jeunes hommes. Elle regarda Gwenaël avec beaucoup d'intérêt, comme s'il avait oublié quelque chose d'important. Mais elle ne semblait pas lui en vouloir. La saveur de la révélation était trop grande pour qu'elle pût lui en vouloir. Sasha remarqua alors le regard intéressé du jeune homme un peu plus loin, mais passa si rapidement sur lui qu'il ne fit pas le lien avec ce qui se passait, ni ne retint d'ailleurs son visage.

« T'avais pas dit que... »

Sasha ne pouvait pas se rendre compte de toute l'ironie de la situation : l'amie de Gwenaël découvrait son homosexualité en se trompant complétement sur l'élu de son cœur. Or, son camarade ne pouvait être indifférent. Soit il allait avouer, soit il allait mentir effrontément. Sans le savoir, Sasha le sauva de son dilemme. N'ayant pas conscience des enjeux du moment, il ne comprenait pas la remarque de la jeune fille, et coupa la parole, sans même se douter qu'il aggravait encore son cas.

« C'est bon, on peut sortir entre amis, non ? » dit-il d'un ton venimeux tout en se rasseyant.

Le piège se refermait sur eux tous, chacun se trompant sur les autres. Mais personne ne semblait décidé à dire quelque chose, comme s'ils avaient peur d'être exposé. Ils ignoraient que la vérité aurait été bien plus simple à dire, et aurait réglé tous leurs problèmes. À ce moment-là, le jeune homme assis seul à la table sembla se lasser de devoir attendre et se dirigea vers la sortie, son briquet à la main, alors même que la serveuse rousse se dirigeait vers sa table pour prendre sa commande. Pendant que Sasha se rasseyait et fourrait son portable dans son sac, bien décidé à ne pas être dérangé pendant ce qui s'annonçait être une discussion capitale, le jeune homme fit un signe à sa petite amie, que Sasha ne remarqua pas. Il était déjà loin lorsqu'il releva les yeux sur ce qui, à ses yeux, était un couple. Le regard sombre, Sasha attendait ses explications.
Un situation absurde, si vous voulez mon avis.

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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Sam 11 Mai - 13:20

Gwenaël était content d'avoir revu Amandine, car avec Sasha, leur relation était en train de devenir ombrageuse. A tous les coups, ils allaient finir par devenir comme tous ces autres camarades de classe : des gens avec qui on s'entendait bien, mais qu'on ne souhaitait pas revoir une fois que le chemin des études vous séparait. Or Gwenaël n'avait pas tellement envie qu'il en fût ainsi avec Sasha. Même s'il était choqué par ses propos, il l'aimait bien, et cela faisait un certain moment qu'ils se connaissaient, après tout. Ses problèmes de cœur le poussaient involontairement à en vouloir un peu à Sasha, alors qu'il n'était coupable de rien du tout. Il ne voulait pas qu'en plus, d'elle même, leur relation se détériorât naturellement. Et pour quoi, en plus ? Encore de bêtes histoires de sentiments que personne d'autre ne pouvait comprendre...
Gwenaël s'était composé un visage innocent, censé masquer le fait qu'il s'était disputé avec Sasha récemment. Mais apparemment, Sasha le vit pour lui, le jeune homme le devina dès qu'il vit son visage. Le choc. Gwenaël devinait bien que son camarade de prépa ne pouvait pas être choqué par le fait de le voir avec une amie, après tout, Gwenaël n'avait jamais caché qu'il avait aussi des potes à part, que ni Arthur ni Sasha n'avait rencontrés. Si c'était ainsi, Sasha devait penser que... non. D'un côté, c'était plutôt valorisant de voir que cela n'aurait choqué personne s'il avait été hétéro, de l'autre, il se sentait horriblement mal à l'aise, car il avait peur de gêner Amandine. Surtout que son copain n'était pas loin, qu'il risquait de tout voir et d'en tirer les mauvaises conclusions. Gwenaël n'eut même pas le temps de parler, Sasha passa directement à l'attaque. Gwenaël resta là, bouche bée, incapable de savoir ce qu'il pouvait bien faire pour le détromper. A part lui sortir : « Non, mais je ne t'ai pas dit, en fait, c'est ton copain que je veux, voilà, content ? » En tout cas, s'il avait fallu compter sur lui pour débloquer la situation, une troisième guerre mondiale se serait déclenché dans ce restaurant. Heureusement, Amandine était vive d'esprit, et elle comprit que c'était plutôt parce que Sasha avait peur que Gwenaël l'eût remplacé. Oh ? Gwenaël se sentit soudain très bête d'avoir cru n'importe quoi, et il se mit à rougir sans le faire exprès.
Mais ce fait, allié au fait que les yeux d'Amandine avaient pris une expression amusée, devait sans doute conduire à ce que Gwenaël redoutait. On allait le mettre en couple avec la mauvaise personne. Finalement, on y arrivait quand même. Les yeux de Gwenaël s'arrondirent. Il ne savait toujours pas comment il était censé réfuter cela, surtout qu'Amandine était du genre entremetteuse. Elle aimait bien caser les gens, et si elle se faisait des idées sur lui et Sasha... « Non, mais c'est pas ça ! » Sasha répliqua tout aussi justement, peut-être même mieux que lui. Il ne se laissait pas démonter facilement. Normalement, il ne la connaissait pas. Enfin, Amandine le taxait quand même d'homosexualité ! Même si c'était vrai, Gwenaël préférait que cela ne se sût pas. Du moins, pas comme cela. Le jour où il se trouverait un copain, ouais, sans doute. Mais pas pour une broutille aussi stupide.

« Vous avez fini de me mettre en couple avec toutes mes connaissances qui vous sont inconnues ? rétorqua Gwenaël, un brin énervé. J'vous signale que, si vous m'aviez laissé parler, j'aurais fait les présentations. »

Amandine dut percevoir qu'elle était allée trop loin, car elle ne répondit rien, conservant à peine un petit sourire amusé. Elle n'allait pas s'excuser, évidemment, il la connaissait trop bien pour cela. Gwenaël se posta juste entre les deux. Il avait envie de dire à Amandine que Sasha était bien en couple avec un ami commun, mais il jugea que ce n'était pas à lui de le dire. Et puis, c'était toujours gênant d'avouer qu'on n'était pas hétéro à quelqu'un qui n'était pas super favorable à l'homosexualité.

« Amandine, je te présente Sasha, un camarade de prépa avec qui j'étais aussi au lycée. Si tu t'étonnes de nous voir en tête en tête, c'est qu'aujourd'hui, un ami à nous ne nous a pas accompagné, mais en général, on sort plutôt à plusieurs. »

Il était obligé de mentionner Arthur, même s'il n'aimait pas s'aventurer sur ce terrain-là, par peur d'en dire trop, et de révéler ce qui devait à tout prix être tu. Il savait que c'était risqué, que Sasha risquait de se demander pourquoi il avait l'air de souligner la présence d'Arthur comme étant très importante au sein de leur clan. Bien sûr, face à Amandine, c'était nécessaire et cela se voyait assez aisément. Mais tout de même, s'il y réfléchissait un peu... Sasha pouvait bien se rendre compte qu'en ce qui concernait les sentiments, Gwenaël se renfermait très vite. De même, le sujet Arthur n'était pas quelque chose qu'il aimait aborder, il en parlait assez peu, parfois presque comme s'il se désintéressait de lui... un peu trop, à vrai dire. C'était un comportement qui pouvait paraître suspect, vu que l'on voyait bien que Gwenaël aimait beaucoup Arthur. Comme un ami, s'entend. Qu'il s'entendait très bien avec lui, et qu'il n'y avait pas de problèmes. Voilà pourquoi il trouvait que la pente était glissante. Pour autant, il s'était toujours très bien débrouillé jusque là, il n'y avait pas de raison pour que quiconque fût subitement pris de doute s'il ne commettait pas d'erreurs.
Il se tourna cette fois vers son ami.

« Sasha, je te présente Amandine. C'est une amie à moi, on a souvent fait la fête ensemble. Elle est venue manger avec son copain, qui est là bas, » Gwenaël pointa du doigt le jeune homme qui observait la scène de loin, sans comprendre, « donc elle ne risque pas de te piquer la place.»

Gwenaël se recula ensuite pour les laisser dire les expressions d'usage, style « enchanté ». Il espérait que son intervention avait suffi à calmer les tensions, et surtout, à leur éviter de se faire de fausses idées sur Gwenaël. Oui, il était amoureux, mais cela ne se voyait pas. Il préférait encore se faire torturer plutôt que de leur avouer quoique ce fut.
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MessageSujet: Re: Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)   Lun 13 Mai - 16:51

Vivre pour manger, manger pour mourir.
#11


Mais le jeune homme ignorait que Gwenaël avait si bien percé à jour la fausseté de la situation. L'hypokhâgneux était somme toute étonné d'un tel dénouement. Il avait lu les croyances de Sasha tout comme celles d'Amandine, qu'il avait réussi à contenir. En revanche, il n'avait pas la subtilité de Sasha pour se dépêtrer élégamment de la situation. Gwenaël s'y prit donc avec gaucherie, ce que le jeune homme devait le lui reprocher plus tard. L'énervement suintait de la voix de Gwenaël alors qu'il mettait brutalement un terme au malentendu. Sasha trouva que le reproche était très dur, car il montrait à chacun l'étendue de leur erreur et leur reprochait de ne pas avoir eu le temps de parler. Sasha préféra garder le silence pendant qu'il leur expliquait qu'il aurait pu les présenter. Cela valait mieux, car il aurait certainement eu une voix coupante.
Sasha avait été vexé par ce manque flagrant de diplomatie, même si cela lui avait permis de percer à jour les pensées d'Amandine, bien que cela ajoutât encore à son malaise. Il ne trouvait pas délicat de la part de Gwenaël de montrer qu'ils se trompaient. Amandine, quant à elle, paraissait bien plus à l'aise que l'hypokhâgneux, sans doute parce qu'elle connaissait bien mieux son camarade que lui. L'absence de son petit ami devait l'aider à supporter la confusion. Sasha n'avait pas cette force. Il était trop mal à l'aise avec les sentiments et, surtout, détestait qu'on lui montrât qu'il était dans une grossière erreur. Il se retint à grand peine de ne pas attaquer son dessert, mais c'eût été trop impoli. Amandine le regardait avec des yeux doux, comme si elle l'appréciait déjà. Même s'ils n'allaient pas s'excuser, la tension baissait progressivement. Sasha prenait toute sa frustration sur lui. Il détestait se sentir impuissant et vulnérable comme il l'était maintenant. Il n'avait plus qu'une envie : s'éloigner le plus loin possible de ce lieu.
Vinrent finalement les présentations, faites en bonne et due forme par un Gwenaël bien plus civilisé que ce qu'il l'avait été quelques secondes plus tôt. Cette démonstration de politesse sidérait Sasha, qui ne comprenait pas comment il pouvait connaître les règles de base de la politesse, tout en étant capable de fouler ses sentiments au pied. Lorsque Gwenaël en vint à mentionner Arthur à demi-mots, le jeune homme ne réagit pas, malgré sa colère. La mention était évidente, car elle empêchait de les considérer comme un couple. Il avait l'habitude d'être mis en couple avec Arthur, là n'était pas le problème, il aurait même pu le supporter avec Gwenaël, qu'il connaissait de mieux de mieux. Le problème fut la fin des présentations, où Gwenaël se montra encore une fois dépourvu de délicatesse, ce que Sasha ne put s'empêcher de souligner :

« Eh bien vas-y, grogna-t-il. Dis tout de suite que je suis mal civilisé. »

Si Sasha avait effectivement pensé à la possibilité qu'elle lui prît la place, il n'en fit rien savoir, blessé qu'il était dans sa fierté. Il était plus facile pour lui d'attaquer le bloc froid qu'était Gwenaël plutôt que de laisser la possibilité à ses faiblesses de faire leur apparition. La crédulité et l'ignorance étaient bien les deux gros défauts de Sasha contre lesquels il se sentait démunis. Il avait tout essayé, mais rien à faire, il ne parvenait pas à rattraper son retard sur les autres. À défaut, il aimait donc ne pas reconnaître qu'il en était tel que son camarade le disait. Mais il n'y avait pas que cela, bien sûr. Par son intervention, il espérait montrer à Gwenaël qu'il s'était comporté sans la moindre finesse et qu'il lui en tenait rigueur. Notamment, il ne supportait pas la manière dont celui-ci mettait en avant les failles du scénario de Sasha. Il lui semblait qu'il était bien plus doux avec Amandine, qu'il l'informait avec moins de rudesse. Pourvu qu'il puisse le faire comprendre à son nouvel ami !
Amandine n'était pas embarrassée par cette histoire. Elle adressa un sourire chaleureux à Sasha, qu'elle salua et appela par son prénom, comme pour montrer qu'elle ne lui en voulait pas de s'être trompé sur son compte. Par chance, Sasha rougissait peu, car sinon, il aurait exprimé d'une belle couleur rouge sa gêne vis à vis d'elle.

« Enchanté, Amandine. » répondit-il en lui tendant une main qu'elle serra après une seconde d'hésitation, manifestement prise de court par la réaction de l'hypokhâgneux.

Sasha aurait bien aimé qu'elle s'en aille, mais il ne trouvait pas le moyen de le lui dire gentiment. Il avait très envie de remettre à sa place Gwenaël et d'expliquer que ce n'était guère poli d'enfoncer de la sorte ses amis - car oui, Sasha se sentait ami, désormais. Il n'avait pas envie de déverser sa colère sur une inconnue. Il faisait donc des efforts pour être agréable, contrôlant sa voix pour éviter les vibrations de colère. Malheureusement, Amandine ne semblait pas pressée de rejoindre son copain, qui d'ailleurs ne leur prêtait aucune attention. C'était si singulier que Sasha faillit faire une remarque sur ce sujet, avant qu'Amandine n'intervînt :

« C'est marrant, Gwenou ne m'a jamais parlé de toi. Oh, c'est vrai qu'il n'est pas forcément loquace, mais quand on sait s'y prendre, on peut lui soutirer toutes les informations qu'on veut, n'est-ce pas, Gwenou ?
- Il ne m'a pas parlé de toi non plus. » répondit Sasha, excédé par la trop grande confiance en elle de cette encombrante amie.

En la regardant rire bêtement, il se dit qu'elle devait certainement en savoir moins que ce qu'elle disait, au point de l'avoir pris pour le petit ami de Gwenaël. Peut-être était-ce pour cette raison que les deux jeunes gens s'entendaient bien. Gwenaël était fermé et mystérieux, refusant de se livrer quoique ce soit sur lui-même. Amandine, elle, était naïve comme Sasha, mais bien plus rayonnante et simple. Elle ne s'embêtait pas des silences de Gwenaël et se contentait des explications qu'il lui donnait. Ce devait être pour cela que son camarade l'appréciait. Mais alors, Gwenaël pensait-il aussi que Sasha n'était rien d'autre qu'un ignorant ? Cette perspective expliquait bien des choses et permit à Sasha de trouver le courage de congédier la jeune femme.

« En tout cas, tu devrais retrouver ton copain, il semble t'attendre. » fit calmement Sasha, comme s'il avait reçu un signe discret de la part de celui-ci.

Effectivement, lorsqu'Amandine se retourna, le jeune homme leva les yeux vers elle en lui faisait ce fameux signe. Elle s'empressa donc de les saluer avec une dernière remarque pour Gwenaël, puis elle partit. Rassuré par sa démonstration parfaite de civilité qu'il venait de faire, le jeune homme ne put s'empêcher de taquiner un peu son camarade.

« Il te reste beaucoup à apprendre, mon ami. »

Et il entama son dessert.

_________________
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il était une fois... Sasha
Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume, Son cheval hennissant mâche un frein blanc d'écume, Un long sillon de poudre en sa course le suit. Quand il passe au galop sur le pavé sonore, On fait silence, on dit : C'est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit.

Victor HUGO, "Marche Turque", Les Orientales (1829)
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Vivre pour manger, manger pour mourir. (SASHA)

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